Reportage réalisé par Gnolou Tapé Lazare AIP Agnibilékrou
Agnibilékrou, 4 sept 2026 (AIP)-À Agnibilékrou, dans la région de l’Indénié-Djuablin, le mardi n’est plus un jour ordinaire. Chaque semaine, le « mardi mardi », un marché hebdomadaire animé principalement par des commerçants itinérants et proposant une grande diversité de produits, transforme la ville en un vaste espace commercial, attirant vendeurs, commerçants, acheteurs et curieux.
Né autour de la vente de cosmétiques, ce rendez-vous commercial s’est progressivement diversifié et a gagné en ampleur, au point d’éclipser presque le traditionnel grand marché du vendredi. Il est ainsi devenu un rendez-vous incontournable de la vie économique et sociale de la cité.
Selon des témoignages recueillis sur place, le « mardi mardi » serait né spontanément de l’initiative d’un commerçant spécialisé dans la vente de produits cosmétiques, avant d’être progressivement adopté par d’autres acteurs.
À l’origine du phénomène, ce commerçant aurait pris l’habitude de se rendre à Agnibilékrou chaque mardi pour proposer des pommades et autres produits destinés notamment à la pédicure et à la manucure. Ses prix particulièrement attractifs ont rapidement fidélisé une clientèle qui attendait ce rendez-vous avec impatience.
Le succès de ces ventes a suscité l’intérêt d’autres commerçants. Peu à peu, vêtements, chaussures, friperie, produits vivriers, articles divers et marchandises venues d’autres horizons ont rejoint les étals.
Le simple rendez-vous commercial s’est ainsi élargi pour devenir une véritable animation hebdomadaire, profondément ancrée dans les habitudes de la population.
Le mardi vole la vedette au vendredi
Traditionnellement, le vendredi est considéré comme le grand jour de marché à Agnibilékrou. En Côte d’Ivoire, le choix des jours de marché repose généralement sur une organisation ancienne, fondée sur des considérations économiques, agricoles, sociales et culturelles.
Dans de nombreuses localités, cette répartition vise à éviter une concurrence directe entre les différents espaces commerciaux et à faciliter la circulation des commerçants et des marchandises.
Elle permet notamment aux commerçants itinérants de s’inscrire dans un circuit hebdomadaire, en se déplaçant d’une ville ou d’un village à l’autre pour écouler leurs marchandises et élargir leur clientèle.
Mais à Agnibilékrou, le « mardi mardi » semble avoir bouleversé cette organisation. L’affluence, la diversité des produits et surtout les prix pratiqués en font désormais un rendez-vous particulièrement recherché.
Produits vivriers et maraîchers, animaux, denrées transformées localement, vêtements, chaussures et autres marchandises alimentent les échanges entre les différentes communautés.
Au-delà de sa fonction commerciale, le marché constitue également un important espace de sociabilité, de rencontres, de négociations, de partage d’informations et parfois de règlement d’affaires.
Au fil des années, le « mardi mardi » semble même avoir « volé la vedette » au vendredi, pourtant consacré traditionnellement au grand marché.
L’affluence, la diversité des produits proposés, le folklore et l’intensité des échanges donnent à ce rendez-vous une atmosphère particulière qui rappelle, toutes proportions gardées, celle des grands marchés populaires d’Abidjan, notamment Adjamé et Treichville.
« Mon chiffre d’affaires du vendredi n’a rien à voir avec celui du mardi », témoigne Mariam Doumbia, vendeuse de divers articles rencontrée mardi 1er septembre 2026 à l’espace Mardi mardi.
Jean K., vendeur de friperie, mesure lui aussi l’importance de cette journée. Spécialisé à l’origine dans les vêtements masculins, il a élargi son offre pour profiter de l’affluence du mardi.
Alors qu’il peinait à réaliser 10 000 francs CFA de recettes en deux jours, il affirme multiplier cette somme « dix à quinze fois » lors du « mardi mardi ». Une performance qui l’amène parfois à attendre avec impatience le mardi suivant.
Des prix qui attirent au-delà de la ville
L’attractivité du marché repose en grande partie sur la diversité des marchandises et sur des prix jugés particulièrement compétitifs.
Tchaou Carine, une cliente, cite notamment l’exemple d’une chaussure demi-talonnée achetée à 3 500 francs CFA à Abidjan, habituellement proposée à 6 000 francs CFA à Agnibilékrou, mais vendue à nouveau à 3 500 francs CFA le mardi.
Cette politique de prix contribue à attirer une clientèle au-delà de la ville d’Agnibilékrou et à renforcer la réputation du marché. Elle explique également l’arrivée de commerçants itinérants qui organisent leurs déplacements en fonction des différents jours de marché de la région.
Après leur passage à Agnibilékrou, certains se renseignent ainsi sur les jours de marché des villages environnants afin de poursuivre leur tournée commerciale. Le « mardi mardi » s’intègre donc progressivement dans un réseau d’échanges qui dépasse les limites de la ville.
Une aubaine pour les commerçants et pour la commune
L’affluence générée par le « mardi mardi » constitue également une source de revenus pour la collectivité à travers les taxes liées à l’occupation des espaces commerciaux.
Mais cette réussite n’est pas exempte de tensions. Certains commerçants installés à l’intérieur du marché et qui n’ont pas obtenu d’emplacement en bordure des voies dénoncent la concurrence des vendeurs itinérants. Ces derniers proposent parfois les mêmes articles, voire des produits difficiles à trouver localement, à des prix particulièrement bas.
Malgré ces critiques, le phénomène continue de prospérer. Il s’inscrit dans l’image d’Agnibilékrou comme une ville commerçante et une terre d’accueil, où l’initiative individuelle peut rapidement trouver son public.
Un phénomène devenu une institution locale
Portée par une offre attractive, l’initiative individuelle a progressivement suscité l’intérêt des consommateurs avant d’attirer d’autres commerçants. Le simple rendez-vous d’affaires s’est ainsi amplifié jusqu’à devenir un rendez-vous commercial majeur.
Aujourd’hui, le « mardi mardi » dépasse largement sa vocation commerciale. Il est devenu un lieu de rencontres, de négociations, de circulation de l’information et de sociabilité. Dans une ville frontalière et cosmopolite comme Agnibilékrou, il participe pleinement à la dynamique des échanges entre populations agricoles, commerçants et communautés venues de divers horizons.
Ainsi, d’un modeste commerce de cosmétiques est né un rendez-vous qui rythme désormais la vie d’Agnibilékrou. Le vendredi conserve son statut historique de grand jour de marché, mais le mardi a conquis une place à part.
Chaque semaine, le « mardi mardi » rappelle qu’à Agnibilékrou, le commerce peut aussi naître d’une initiative ordinaire, grandir grâce à l’adhésion populaire et finir par devenir une véritable institution locale, voire une composante du patrimoine culturel immatériel de la ville.
(AIP)
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