Yamoussoukro, 05 août 2026 (AIP) – Les chaises de la salle de réunion sont toutes occupées. Chauffeurs de taxi, transporteurs, revendeurs de gaz et responsables du ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie se font face. L’ambiance est studieuse, mais la tension est perceptible. Depuis plusieurs semaines, les opérations de contrôle contre l’utilisation du gaz butane comme carburant se multiplient à Yamoussoukro. Les équipements servant au remplissage des bouteilles ont été saisis, des dépôts fermés. Pourtant, sur le terrain, les taxis continuent de rouler au gaz. Pour les conducteurs, il ne s’agit pas d’un défi lancé à l’État, mais d’une question de survie.
Dans un parking de taxis, un chauffeur raconte comment les habitudes ont changé depuis les opérations de répression. Les anciens points de remplissage ont disparu. « Les sites de transvasement, on ne les voit plus. Ils ont ramassé tous les appareils, ils ont tout arraché », explique-t-il. L’activité ne s’est cependant pas arrêtée. Elle s’est simplement déplacée. « Maintenant, c’est chacun qui met le gaz dans sa voiture. La nuit, ils vont recharger dans un secteur, quelque part ».
Cette nouvelle façon de faire inquiète jusque parmi les chauffeurs. « C’est devenu plus dangereux, reconnaît-il. Avant, il y avait du matériel. Aujourd’hui, certains chargent directement les bouteilles dans leurs véhicules ». À ses yeux, la disparition des installations clandestines n’a pas supprimé les risques ; elle les a dispersés.
Les transporteurs plaident pour une adaptation de la réglementation
Pour certains conducteurs, le gouvernement poursuit en réalité un objectif plus large que la simple répression. « Ils veulent régulariser le secteur. Il faut que les gens soient organisés, qu’ils créent des sociétés, qu’ils aient des agréments, » analyse un habitué du milieu. Selon lui, l’État cherche à remplacer les initiatives individuelles par des structures officiellement reconnues.
Ces explications ne dissipent pourtant pas le malaise des transporteurs. Lorsque vient son tour de prendre la parole, M. Moké rappelle que le décret interdisant l’utilisation du gaz date de plus de trente ans. « La population de la Côte d’Ivoire des années 92 est différente de celle de 2025 », affirme-t-il. Pour lui, les réalités économiques ont profondément évolué. « Avec le coût du carburant à la pompe, ce n’est pas possible de faire le transport avec le super ».
Le transporteur ne demande pas que la loi soit ignorée. Il souhaite qu’elle soit adaptée. « Force reste à la loi, mais l’État a les moyens de légaliser le gaz et de trouver des solutions pour nous sécuriser », soutient-il. Il propose notamment que la subvention soit réservée aux ménages tandis que les professionnels achèteraient leur gaz à un tarif différent. « Pourquoi ne pas créer un système où chaque foyer bénéficie d’un nombre limité de bouteilles subventionnées ? », suggère-t-il.
L’intervention de Kouakou Yao, président des chauffeurs de taxi de Yamoussoukro, donne une dimension plus humaine au débat. Sa voix trahit l’émotion lorsqu’il prend le micro. « Ce soir, je peux dire que Yamoussoukro est en deuil », lance-t-il devant une assemblée silencieuse.
Pour lui, le recours massif au gaz est le symptôme d’une profession en difficulté. « Si tout le monde se retourne dans le gaz, l’État doit se demander pourquoi. C’est parce que ça nous arrange, parce qu’on n’arrive plus à s’en sortir. » Il évoque la concurrence des autobus, des minicars et des motos, qui réduit chaque jour davantage les recettes des taxis.
Le responsable syndical raconte aussi les sacrifices consentis par certains exploitants. « Moi, j’ai pris un prêt bancaire de 15 millions de francs pour acheter mes bouteilles. » Aujourd’hui, affirme-t-il, plusieurs propriétaires se retrouvent sans matériel après les saisies. « On ramasse nos bouteilles, on les envoie à Abidjan. Quand on va les réclamer, on nous dit qu’elles ne sont pas encore arrivées. Pendant ce temps, la banque nous poursuit».
Les chauffeurs reconnaissent pourtant être en infraction. Aucun ne cherche à le nier. « On sait que ce que nous faisons est illégal, admet Sumaru Yao. Mais c’est cette activité qui nous permet de nourrir nos familles. Au lieu de nous accompagner, on nous met en prison. » Derrière cette confession se cache un appel à une période de transition qui leur permettrait de changer progressivement leurs pratiques sans perdre leur unique source de revenus.

Le ministère privilégie la sécurité et annonce un renforcement des contrôles
Face à ces revendications, le ministère campe sur sa position. Le sous-directeur chargé du contrôle et de la répression des fraudes à la Direction générale des Hydrocarbures, Koffi Didier Innocent, rappelle que la campagne vise avant tout à prévenir les accidents. « Nous sommes venus expliquer les dangers liés à la mauvaise utilisation du gaz butane et les risques que cela représente pour les populations », indique-t-il.
Le responsable reconnaît que le gaz permet aux transporteurs de réduire leurs charges, mais estime que la priorité reste le respect de la réglementation. « Nous leur avons recommandé de rentrer dans les rangs, c’est-à-dire de respecter la loi. Ensuite, l’État pourra envisager des solutions concernant leur activité économique ».
Après cette étape de sensibilisation, le ministère annonce un durcissement des contrôles. « Les missions de répression vont s’intensifier », prévient Koffi Didier Innocent, tout en soulignant que la lutte contre ce phénomène nécessite l’implication de plusieurs administrations. « Il faut que tous les ministères concernés jouent pleinement leur rôle ».
À la sortie de la réunion, personne ne semble véritablement convaincu par l’autre camp. Les autorités restent déterminées à faire appliquer un texte qu’elles jugent indispensable pour la sécurité publique. Les transporteurs, eux, continuent de défendre un carburant qu’ils considèrent comme le seul capable d’assurer leur subsistance. Entre le poids de la loi et les réalités du quotidien, le fossé demeure profond, laissant planer l’incertitude sur l’issue de ce bras de fer.
(AIP)
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