La question de la nationalité reste l’un des sujets les plus sensibles de la vie politique ivoirienne. Depuis les crises des années 1990 autour de la notion d’ivoirité, l’appartenance nationale est instrumentalisée à chaque cycle électoral. En 2025, année électorale (présidentielle d’octobre 2025 et législatives de décembre 2025), cette rhétorique refait surface sur les réseaux sociaux, désormais principaux espaces de mobilisation et de désinformation des citoyens.
Les communautés étrangères installées depuis longtemps, notamment les Libanais, acteurs économiques majeurs, et les Burkinabè, souvent perçus comme proches de certaines régions ou formations politiques, se retrouvent au centre de discours polarisants. Les Libanais sont accusés de financer des candidats aux différentes élections en Côte d’Ivoire depuis toujours et accusés d’avoir financé la rébellion.
Des comptes militants (proches des partis d’opposition) et des réseaux coordonnés ont amplifié des messages sur Facebook, Youtube (1, 2) qui ont visé des Libanais en fonction de leur origine ou de leur nationalité et surtout de leurs ambitions de devenir des députés et des maires, attisant la peur et la polarisation.

En Côte d’Ivoire, des contenus hostiles à des communautés étrangères, notamment aux Libanais et aux ressortissants de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont de nouveau circulé en 2025 , dans le contexte du processus électoral, sur les réseaux sociaux.

Des messages xénophobes largement diffusés
Sur TikTok, des extraits de discours politiques sont détournés et mis en scène avec des hashtags tels que, #StopInvasionBurkinabè ou #LibanaisDehors, cumulant plusieurs centaines de milliers de vues, selon une veille menée entre août et octobre 2025.
Des influenceurs locaux, suivis pour leurs positions politiques, participent à la diffusion de ces contenus sans en vérifier la véracité.
À l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2025, une vague de propos xénophobes a circulé sur TikTok, visant les populations malinké, communément appelées Dioula vivant dans la partie septentrionale de la Côte d’Ivoire . Cette publication a généré 2034 commentaires, 1471 partages et 2578 likes.
Du côté du camp présidentiel, des propos à connotation xénophobe ont été relayés dans les médias pour discréditer le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), Cheick Tidiane Thiam, présenté comme un ressortissant sénégalais . Ces propos ont été tenus le 10 août 2025 et ont généré sur Facebook 1300 commentaires et 248 partages.

Ci-dessous quelques commentaires pour mesurer l’ire des internautes sur une politique de deux poids deux mesures:

Le nationalisme identitaire, les discours de haine et les formes d’extrémisme violent ayant visé le président du PDCI-RDA avant la présidentielle ont été signalés et dénoncés par plusieurs médias internationaux, notamment Le Monde.

Le même message de xénophobie est recyclé par des leaders politiques dans leurs meetings. C’est le cas d’un cadre du Parti des peuples africains de Côte d’Ivoire (PPA-CI), qui instrumentalise le repli identitaire comme stratégie électorale .Ce post relayé massivement sur Facebook a été partagé 180 fois, généré 1000 commentaires et 886 likes.
Des contenus viraux en période de tension électorale
La communauté libanaise vivant en Côte d’Ivoire est depuis l’approche des législatives 2025 la cible d’une campagne de harcèlement en ligne. On observe des accusations massives d’“autarcie”, de “corruption”, voire d’insinuations racistes. Ces publications sont relayées par des influenceurs locaux ou de la diaspora sur les réseaux sociaux. Cette campagne s’est récemment intensifiée autour des élections, certains internautes liant la nationalité et l’origine libanaise à des discours d’“étrangers indésirables” dans la vie politique ou économique.

Cette rhétorique hostile visant la communauté libanaise connaît une diffusion notable sur les réseaux sociaux. Le 9 décembre 2025, un utilisateur identifié comme Johnathan Yahne a publié sur Facebook un message à caractère injurieux, accusant la Côte d’Ivoire d’avoir « cédé le pays » aux Libanais et les tenant pour responsables de la domination économique et de l’appauvrissement des Ivoiriens. La publication, marquée par des propos menaçants et stigmatisants, a suscité une forte interaction, avec plus de 900 commentaires, 140 partages et près de 2 750 réactions, selon les données visibles sur la plateforme.
D’autres publications diffusées sur Facebook (1, 2 ) véhiculent des messages hostiles visant des membres de la communauté libanaise engagés ou supposés engagés dans la compétition électorale en Côte d’Ivoire. Ces contenus, marqués par une rhétorique déshumanisante et belliqueuse, connaissent une forte circulation sur la plateforme, avec de nombreux partages et commentaires d’utilisateurs ivoiriens.
Certains messages appellent au boycott de produits associés à la communauté libanaise, dans l’objectif déclaré d’exercer une pression économique et sociale. D’autres publications diffusent des contenus incitant à la haine raciale.
Le 11 novembre 2025, un post attribué à Irié Bi Ta Augustin, appelant au rejet des Libanais, a enregistré une forte interaction sur Facebook, avec 478 commentaires, 546 partages et plus de 800 réactions, selon les données visibles sur la plateforme. La publication relaie des affirmations non sourcées décrivant le Liban comme un pays pratiquant une discrimination systématique à l’encontre des personnes noires (présentées comme privées de droits civiques fondamentaux, assimilées à des non-humains et exclues de l’accès à la propriété, à l’éducation, à la mobilité et à l’activité économique à travers le système de la kafala). Ces éléments sont mobilisés pour justifier un discours de stigmatisation collective et d’hostilité à l’égard des Libanais vivant en Côte d’Ivoire.
Les discours de haine sur TikTok ne sont pas nouveaux. Ils sont recyclés et réactualisés à travers des vidéos politiques manipulées pour influencer le climat politique. Leur diffusion souligne les risques de désinformation sur cette plateforme et la nécessité d’une vigilance accrue des utilisateurs et des autorités.
Ces discours de haine traduisent une stratégie de manipulation récurrente : mêler les rumeurs politiques à des discours identitaires pour polariser l’opinion. Les plateformes deviennent ainsi un champ de bataille symbolique où la nationalité et la loyauté politique se confondent dans le discours public.
La riposte de l’État ivoirien
En Côte d’Ivoire, l’État s’appuie sur plusieurs structures spécialisées, dont la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC), l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), chargée de la sécurisation de l’espace numérique, ainsi qu’Alerte 100 et la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA), pour lutter contre la propagation des discours de haine en ligne.
La Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) a, en février 2025, dénoncé les contenus diffusés par un certain Johnny Patcheko (Koukougnon Chris Yvon), qu’elle qualifie de “diffamatoires, injurieux, portant atteinte à la dignité, à la réputation, à la cohésion sociale”.
Selon la HACA, ces contenus enfreignent la loi ivoirienne sur la communication et la cybercriminalité, pouvant créer de la désinformation, de l’instabilité, nuire aux institutions et inciter à la haine. L’autorité a appelé les internautes à éviter de relayer ce type de contenus, rappelant qu’ils peuvent eux-mêmes être sanctionnés.
Dans le même contexte, la justice ivoirienne a interpellé un individu pour des propos qualifiés de « violents » et des menaces de mort diffusés sur les réseaux sociaux, a rapporté le site d’information Abidjan.net, vendredi 4 juillet 2025.
Le 10 septembre 2025, le ministère de la Cohésion nationale a publié un communiqué condamnant ces publications comme « xénophobes et incitant à la haine », rappelant qu’« aucun citoyen ne doit être exclu de la nation ivoirienne en raison de sa religion ou de son appartenance ethnique ».
Le ministère a également exhorté les plateformes sociales à supprimer les contenus les plus virulents et appelé les leaders politiques à éviter tout discours susceptible d’aggraver les divisions communautaires.
Ces narratifs ne sont cependant pas nouveaux. Des publications datant de 2010-2011, en pleine crise post-électorale, utilisaient déjà des termes similaires, évoquant notamment « Mossi Dramane » (une référence péjorative à Alassane Ouattara) et accusant les populations du Nord d’être des « étrangers » ayant « volé le pouvoir ». La réapparition de ces termes en 2025 montre une réactivation de rhétoriques divisionnistes, désormais amplifiées par la viralité des réseaux sociaux.

Le 12 septembre 2025, lors d’une conférence de presse à Abidjan, le procureur de la République, Braman Oumar Koné, a déclaré que « les discours haine et les appels à exclure des communautés entières ne seront pas tolérés ». Il a annoncé que plusieurs personnes identifiées dans les vidéos et publications seraient convoquées et pourraient être poursuivies pour « incitation à la haine et xénophobie ».
Une veille menée sur Facebook entre août et octobre 2025 révèle plusieurs commentaires et publications contenant des propos injurieux ou discriminatoires visant des musulmans du nord de la Côte d’Ivoire. Ces contenus, souvent partagés dans des groupes de soutien à des leaders politiques, utilisent des expressions stigmatisantes pour opposer les communautés. Ils sont taxés de musulmans ” immigrés introduits en Côte d’Ivoire par Alassane Ouattara”
L’analyse sémantique de ces messages montre une amplification des discours de haine par effet de viralité, notamment via les sections de commentaires et les pages politiques à forte audience.

Les discours de haine sur TikTok ne sont pas nouveaux. Ils sont recyclés et réactualisés à travers des vidéos politiques manipulées pour influencer le climat politique. Leur diffusion souligne les risques de désinformation sur cette plateforme et la nécessité d’une vigilance accrue des utilisateurs et des autorités.
En Côte d’Ivoire, le discours de haine est une préoccupation majeure, surtout en période électorale, ciblant l’ethnicité, la religion et l’orientation sexuelle, et pouvant mener à des violences, nécessitant des actions de sensibilisation.
Cependant , les discours de haine fondés sur la nationalité apparaissent de plus en plus comme des leviers de mobilisation dans des stratégies d’influence numérique. Fausses vidéos, rumeurs et détournements d’images circulent sur les réseaux sociaux, où ils contribuent à amplifier des récits polarisants. Les communautés libanaise et burkinabè, parties prenantes du tissu économique et social ivoirien, figurent parmi les cibles récurrentes de ces narrations instrumentalisées.
Depuis novembre 2025, des publications sur Facebook accusant « les Libanais » de « prendre le pouvoir économique » ont été largement partagées, souvent à partir de contenus identiques diffusés par plusieurs pages et groupes.
Face à la progression de ces discours en ligne, les autorités ivoiriennes et les instances de régulation ont intensifié leurs communications. Des campagnes de sensibilisation et des partenariats avec les organes de régulation des médias ont été engagés afin de promouvoir la vérification de l’information et la responsabilité numérique. À l’échelle régionale et internationale, plusieurs organisations appellent également au renforcement des mécanismes de prévention et d’intervention pour limiter les risques de basculement vers des violences hors ligne.
(AIP)
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