Abidjan, 4 fév 2026 (AIP)- Dans un communiqué du 17 janvier 2026, les autorités togolaises ont annoncé l’arrestation et l’extradition vers Ouagadougou de l’ancien président de la transition burkinabè, le Lieutenant-Colonel Paul-Henri Sandogo Damiba, en exil à Lomé depuis sa chute en octobre 2022. Il était accusé par le régime du Capitaine Ibrahim Traoré de tentatives répétées de déstabilisation du Burkina Faso.
L’annonce de cette extradition a déclenché une vague de publications sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10). Ces publications alimentent des narratifs politiques qui opposent la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à l’Alliance des États du Sahel (AES).

Amplification de narratifs anti-CEDEAO
Alors que la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ne s’est pas officiellement prononcée sur l’arrestation et l’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba vers le Burkina, l’organisation régionale est citée dans plusieurs publications sur Facebook.
Selon les données de Meta Contents Library (MCL), entre le 18 et le 25 janvier 2026, la CEDEAO est mentionnée dans plus de 278 publications liées à l’arrestation et à l’extradition de Damiba. Ces publications ont atteint une audience cumulée de plus de 4,32 millions d’internautes.

Parmi les publications les plus amplifiées, il y a celle postée le 20 janvier 2026 par le compte Atiaribou Salif qui présente l’extradition de Damiba comme un séisme géopolitique au Sahel. Cette publication, reprise 27 fois par copier-coller, utilise une image d’illustration générée par Gemini (l’intelligence artificielle de Google) qui montre un “bâtiment foudroyé” sur lequel est inscrit “CEDEAO”.

Reprise plus de 12 fois entre le 18 et le 20 janvier, une autre publication affirme, sans aucune preuve, que la CEDEAO a essayé d’empêcher l’extradition de Damiba. “La CEDEAO veut dribbler notre soif de justice en empêchant l’extradition de Damiba depuis le Togo”.
Dans les commentaires, plus internautes félicitent le président togolais pour sa collaboration avec le Burkina Faso, pendant que d’autres estiment que le pays n’avais pas le choix en raison de ses intérêts économiques avec le Burkina: “Vraiment merci beaucoup au Président togolais”, “Le Togo a intérêt de collaborer avec le Burkina Faso sinon on verra qui va utiliser leur port”.
D’autres commentaires fustigent le double standard de la CEDEAO. Ces commentaires mettent en avant le silence de l’organisation sur l’extradition en juin 2012, par le Togo, d’un opposant ivoirien vers Abidjan et l’exfiltration en juillet 2025 du journaliste béninois Comlan Hugues Sossoukpè depuis Abidjan où il séjournait dans le cadre d’une activitée officielle, alors qu’il avait un statut de réfugié délivré par le Togo.

Dans une vidéo le 20 janvier, un activiste pro-AES présenté comme “analyse politique” affirme que “Damiba ne tombera pas seule”. “Il a les noms, les preuves, les disques durs, tout ce qui révèlent les stratégies, les plans et réseaux. La vérité est que la CEDEAO aurait préféré Damiba mort ou en occident plutôt que d’extrader”, ajoute-t-il.
Cette vidéo publiée avec la légende “Extradition, preuves, accusations : le vrai tournant burkinabè”, a été partagée 58 fois grâce au copier-coller par la page Facebook T j 225. Entre le 20 et le 21 janvier 2026, cette page a publié 7 vidéos (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7) sur l’affaire dont 5 vidéos où il mentionne la CEDEAO. Dans aucune de ses vidéos, il ne présente aucune preuve de ses déclarations.

L’article qui enflamme le narratif anti-CEDEAO
Les publications mentionnant la CEDEAO ont pris de l’ampleur le 21 janvier 2026, après la publication d’un article du média en ligne français Africa Intelligence. Intitulé “Le président Ouattara agacé par l’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba vers Ouagadougou”, l’article affirme que “Alassane Ouattara envisage d’évoquer le cas Damiba avec plusieurs de ses homologues ouest-africains”, sans toutefois citer ni mentionner la CEDEAO.
Relayé sur les réseaux sociaux, l’article a déclenché une avalanche de réactions. “Ado est agacé par la décision souveraine et assumée prise par Faure Gnassingbé d’extrader Damiba sans le consulter… Il envisage par ailleurs exposer le problème avec ses homologues de la CEDEAO lors d’une assemblée extraordinaire”, affirme la page Soutien AES dans une publication le 21 janvier 2026.
Toujours dans la journée du 21 janvier, l’activiste pro-AES dénommé Le Frapponneur a publié une vidéo avec comme légende : “Burkina : Alassane Ouattara et la CEDEAO en colère suite à l’extradition de Damiba”. Cette vidéo a généré plus de 305 000 vues, plus de 5 700 likes, 409 commentaires et 430 partages.
Le même jour, dans un Live, suivi par plus de 46 000 internautes, l’activiste pro-AES et anti-occident Franklin Nyamsi affirme que “La CEDEAO et Ouattara en transe totale après l’extradition de Damiba. Dans un autre Live suivi par plus de 23 000 internautes le 22 janvier 2026, l’activiste malien Cheick Oumar Keita affirme : “Arrestation et extradition de Damiba : panique au sein de la CEDEAO”.

Détourner le débat public autour de l’extradition de Damiba
L’analyse des publications sur l’affaire Damiba sur Facebook montre un activisme particulier des internautes pro-AES. A travers des analyses inventées de toute pièce, image générée par l’intelligence artificielle, des déclarations sans preuves présentées comme des analyses politiques et des amplifications artificielles (partages massifs) ; ces internautes se sont servis de cette actualité pour alimenter un narratif anti-CEDEAO.
L’objectif est, sans doute, de detourner le débat publics sur les garantis juridiques de l’extradition d’un acteur politique en exil dans un pays qui envisage rétabli la peine de mort dans le Code pénal. En effet, l’annonce du rétablissement de la peine de mort a été faite le 4 décembre 2025, à peine 6 semaines après l’extradition de Damiba.
Selon l’ONG Human Right Watch, “le rétablissement de la peine de mort envoie un message effrayant aux détracteurs du gouvernement”. D’après l’organisation de défense des droits humains, depuis le coup d’État militaire de septembre 2022, le régime dirigé par le président Ibrahim Traoré a fortement réduit l’espace civique et adopté des lois visant à réprimer la dissidence.
“Les autorités ont réduit au silence les médias, l’opposition politique et les groupes de la société civile, et ont utilisé une loi d’urgence draconienne pour détenir arbitrairement, faire disparaître de force et enrôler illégalement dans les forces armées des journalistes, des opposants politiques, des dissidents et des juges“, indique l’ONG.
Ce rapport a été réalisé par Hubert-Armand Assin dans le cadre du programme d’incubation de l’Académie africaine pour l’investigation en sources ouvertes (AAOSI). Il a bénéficié du soutien technique de Code for Africa et du soutien de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, avec le soutien financier du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) et de l’Union européenne (UE). L’AAOSI garantit l’indépendance journalistique des chercheurs en leur donnant accès à des techniques et des outils de pointe. La responsabilité éditoriale incombe à Hubert-Armand Assin. Pour plus d’informations, consultez le site https://disinfo.africa/

