Réalisée par par Dogad Dogoui
AIP Gagnoa
Gagnoa, 14 août 2026 (AIP) – Face à la progression des maladies chroniques non transmissibles, le Dr Any-Grah Prince Igor plaide pour un renforcement de la médecine préventive en Côte d’Ivoire et dans les pays africains francophones.
Médecin généraliste et promoteur du Centre médical de prévention (CMP), il propose notamment la création, dans les départements, de centres dédiés au dépistage et à la prévention des maladies chroniques, à l’image des centres de lutte contre les Grandes Endémies.
Dans cet entretien accordé à l’AIP samedi 1er août 2026 à Aboisso, le directeur de la Prévention santé services revient sur les enjeux du dépistage précoce et appelle à une mobilisation de l’État, du secteur privé, des collectivités et des professionnels de santé.
Vous étiez récemment à Aboisso. Quel était l’objet de votre mission ?
J’ai été sollicité par la grande famille Emmou, à l’occasion de ses retrouvailles familiales annuelles. Elle a souhaité mettre à profit cet événement pour offrir aux communautés de Krindjabo une campagne de dépistage des maladies chroniques non transmissibles, notamment l’hypertension artérielle, le diabète, les maladies rénales et hépatiques, les troubles du rythme cardiaque ainsi que le cancer de la prostate.
Mon équipe et moi avons apporté notre expertise en matière de prévention et d’évaluation des facteurs de risque.
Que recouvre précisément la notion de santé préventive ?
La santé ne se limite pas aux soins administrés lorsqu’une personne est déjà malade. Elle concerne également le dépistage précoce, l’identification des facteurs de risque et l’adoption de comportements permettant d’éviter ou de retarder l’apparition de certaines pathologies.
La médecine préventive consiste donc à évaluer les risques, notamment cardiovasculaires et métaboliques, puis à accompagner les populations dans l’amélioration de leur mode de vie. Cela passe par une alimentation équilibrée, une activité physique régulière, une bonne hydratation, la consommation de fruits et légumes et une meilleure gestion du stress.
L’objectif est d’agir avant l’apparition de complications parfois lourdes, coûteuses et difficiles à prendre en charge.
Peut-on en déduire que la politique de santé accorde davantage de place au curatif qu’au préventif ?
Je n’irai pas jusque-là. Je ne dirais pas que l’État a fait un mauvais choix. Des programmes et des stratégies existent déjà pour lutter contre les maladies chroniques non transmissibles et encourager leur dépistage.
Cependant, l’État ne peut pas tout faire seul. Les structures privées, les organisations non gouvernementales, les associations et l’ensemble des acteurs engagés dans la santé doivent accompagner cette dynamique.
Notre objectif commun doit être de faire reculer ces maladies, car leur prise en charge représente un poids considérable pour les patients, les familles et les systèmes de santé africains.
En tant que structure privée, comment entendez-vous diffuser cette culture de la prévention ?
Nous privilégions les caravanes de dépistage et de sensibilisation. Depuis une dizaine d’années, nous sillonnons les différentes régions de la Côte d’Ivoire, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest.
Nous avons notamment accompagné des communautés de planteurs de cacao, de palmier à huile et d’hévéa, ainsi que des travailleurs du secteur privé. Les maladies chroniques constituent en effet un véritable fardeau pour le capital humain et la productivité des entreprises.
Quel bilan tirez-vous de vos actions sur le terrain ?
Nous constatons une progression préoccupante des facteurs de risque. De plus en plus de personnes présentent une hypertension artérielle ou des situations de prédiabète. C’est justement à ce stade qu’il faut intervenir, en aidant les personnes concernées à modifier les facteurs de risque sur lesquels elles peuvent agir.
Nous observons également des personnes présentant des signes précoces d’atteinte rénale. Sans suivi et sans mesures adaptées, ces situations peuvent évoluer vers des formes plus sévères de maladie rénale.
La prévention et le dépistage précoce permettent donc d’identifier les risques avant l’apparition de complications majeures.
Justement, comment mieux prévenir les maladies rénales ?
Il faudrait multiplier les campagnes de dépistage dans toutes les régions. Un simple bilan sanguin et urinaire peut permettre d’identifier certaines anomalies et d’orienter rapidement les personnes concernées.
Le dépistage doit ensuite être accompagné de conseils personnalisés sur l’alimentation, l’hydratation et le mode de vie, ainsi que d’une orientation vers une structure de santé lorsque cela s’avère nécessaire.
L’État a consenti des efforts importants en multipliant les centres de dialyse. Nous saluons ces initiatives. Mais, parallèlement à la prise en charge, il est essentiel de renforcer les actions visant à prévenir l’apparition ou l’aggravation des maladies rénales.
Ces campagnes de dépistage restent-elles accessibles financièrement aux populations ?
Tout dépend du mécanisme de financement. Il y a toujours une prise en charge, même lorsque le bénéficiaire ne paie pas directement.
Dans certains cas, un mécène ou une organisation finance l’ensemble de la campagne, comme cela a été le cas avec la famille Emou. Dans d’autres, les bénéficiaires apportent une contribution, généralement comprise entre 5 000 et 10 000 FCFA, selon les examens proposés.
Nous travaillons également sur un modèle impliquant les entreprises citoyennes, à travers leurs programmes de responsabilité sociétale. Elles pourraient contribuer au financement de bilans de santé communautaires dans un cadre organisé et professionnel, avec un suivi et des rapports d’activité.
Comment assurez-vous le suivi des personnes dépistées ?
À l’issue de chaque activité, nous établissons un bilan. Lorsqu’une personne présente des facteurs de risque, nous lui prodiguons des conseils de prévention. Celles dont les résultats nécessitent une attention particulière sont orientées vers les structures de santé compétentes, en concertation avec les professionnels présents dans les localités concernées.
La prévention ne consiste donc pas seulement à réaliser des examens. Elle implique aussi le conseil, l’orientation et le suivi.

La médecine préventive est-elle suffisamment intégrée dans la pratique médicale en Côte d’Ivoire ?
La prévention doit devenir davantage une culture et une priorité pour les professionnels de santé. Il faut encourager les jeunes générations de médecins à s’y investir davantage.
Nous pouvons également nous inspirer d’expériences développées dans d’autres systèmes de santé, notamment en matière de dépistage et de suivi des facteurs de risque.
Plus nous agirons en amont, plus nous réduirons le poids des maladies sur les populations et les systèmes de santé.
Vous proposez la création de centres de lutte contre les maladies chroniques. Quelle est votre vision ?
Dans les villes et départements de Côte d’Ivoire, il existe des centres de lutte contre les Grandes Endémies qui ont joué un rôle important dans la prise en charge de plusieurs maladies infectieuses et tropicales.
Aujourd’hui, notre environnement sanitaire est également marqué par la montée des maladies chroniques non transmissibles. L’hypertension artérielle, le diabète, les accidents vasculaires cérébraux, les maladies rénales et l’obésité constituent notamment des préoccupations croissantes.
Ma réflexion est donc la suivante : à côté des centres de lutte contre les Grandes Endémies, pourquoi ne pas créer, dans les différents départements, des centres dédiés à la prévention et à la lutte contre les maladies chroniques et métaboliques ?
Ces centres pourraient être consacrés au dépistage, à l’évaluation des facteurs de risque, à la sensibilisation et à l’orientation des patients. Ce serait, à mon sens, un investissement majeur pour les générations futures.
Est-ce un projet réalisable ?
Oui, à condition d’en faire une véritable politique et de mobiliser les moyens nécessaires. Le dépistage doit pouvoir être développé en dehors des services hospitaliers, qui sont déjà fortement sollicités par la prise en charge des malades.
Il faut créer ou renforcer des espaces spécifiquement dédiés à la prévention, au dépistage et au conseil.
Disposez-vous de partenaires susceptibles d’accompagner cette initiative ?
Des investisseurs sont aujourd’hui disposés à accompagner ce type de projet. Cette initiative pourrait s’inscrire dans le cadre de partenariats public-privé.
Le secteur privé peut apporter son expertise et ses capacités d’investissement, tandis que les pouvoirs publics peuvent accompagner la mise en œuvre d’une stratégie cohérente, accessible aux populations et adaptée aux réalités des territoires.
Quel appel adressez-vous au gouvernement ?
Le gouvernement s’est déjà engagé dans la lutte contre les maladies chroniques. Notre appel consiste surtout à encourager les professionnels de santé et les autres acteurs à prendre davantage d’initiatives pour accompagner cet engagement.
Nous devons renforcer la prévention autour de nous, dans nos communautés et au sein de nos familles.
Les collectivités territoriales ont-elles également un rôle à jouer ?
Absolument. Les communes et les régions peuvent s’investir davantage dans la prévention sanitaire. Elles pourraient, par exemple, s’appuyer sur des compétences médicales pour concevoir et mettre en œuvre des stratégies locales de prévention.
La santé préventive doit aussi être pensée au plus près des populations, en fonction des réalités de chaque territoire.
Quel message adressez-vous aux populations ?
Je voudrais leur rappeler que la prévention demeure l’un des fondements essentiels d’une bonne santé. Il ne faut pas attendre d’être gravement malade pour s’intéresser à son état de santé.
Se faire dépister régulièrement, connaître ses facteurs de risque et adopter une meilleure hygiène de vie sont des réflexes qui peuvent contribuer à prévenir de nombreuses complications.
(AIP)
Dd/kp

