Abidjan, 31 oct 2026 (AIP)- La communicologue féministe, Tenin Traoré, a estimé que la légalisation de la polygamie en Côte d’Ivoire constituerait « un recul des droits des femmes », dans une interview accordée à l’AIP le 23 octobre 2026. Mme Traoré y appelle à privilégier la protection des femmes, le respect de leur consentement et le renforcement de leur autonomie, plutôt qu’une réforme qui, selon elle, risque de consacrer les inégalités entre les sexes.
AIP : Pourquoi la question de la polygamie continue-t-elle, aujourd’hui encore, de diviser autant notre société ?
Tenin Traoré : La polygamie continue de faire couler beaucoup d’encre et de salive parce qu’elle touche à des rapports de pouvoir et à des privilèges masculins longtemps considérés comme normaux.
Dans notre socialisation, les filles apprennent encore souvent à préserver leur foyer, à patienter et à supporter certaines situations. Les garçons, eux, grandissent dans un environnement où leurs écarts sentimentaux sont davantage tolérés. À cela, s’ajoutent des arguments culturels et certaines interprétations religieuses qui légitiment la polygamie et renforcent la pression exercée sur les femmes pour qu’elles l’acceptent.
Ces perceptions expliquent en partie les divisions autour de cette question. Certaines personnes défendent une tradition, tandis que d’autres mettent en avant leur vécu, parfois douloureux, et revendiquent l’égalité.
En tant que féministe, je questionne cette pratique parce qu’elle peut accentuer la précarité des femmes, renforcer le contrôle exercé sur leur vie et leur corps et entretenir des situations de violence. Une femme doit pouvoir choisir sa vie et son refus doit être respecté. La pression sociale ne doit pas décider à sa place.
AIP : Si la législation venait à évoluer sur ce point, quels changements concrets cela entraînerait-il pour les femmes et pour les enfants ?
Tenin Traoré : Si l’évolution envisagée consiste à légaliser la polygamie, même de manière optionnelle, j’y vois un recul des droits des femmes, ce que l’on appelle un « backlash ». Un choix consacré par la loi n’est pas nécessairement un choix libre lorsqu’une femme subit des pressions familiales ou dépend financièrement de son conjoint.
Pour moi, une réforme doit avant tout renforcer l’autonomie et la sécurité des femmes et des enfants. La légalisation de la polygamie ne constitue pas, en elle-même, une protection. Les femmes qui vivent déjà dans ces situations doivent être protégées dès maintenant, indépendamment de toute évolution législative.
AIP : Ce débat relève-t-il d’abord des droits des femmes, ou touche-t-il tout autant à la culture, à la religion, aux politiques publiques ?
Tenin Traoré : Pour moi, ce débat relève d’abord des droits des femmes. Il concerne leur liberté de choisir leur union, leur dignité et leur sécurité. La culture et la religion occupent une place importante dans cette discussion, mais elles ne peuvent justifier que les droits des femmes soient relégués au second plan.
On nous répond souvent que la polygamie a toujours existé. Pourtant, l’ancienneté d’une pratique ne suffit pas à la rendre juste ni à justifier sa perpétuation. Pour reprendre l’expression de Constance Yaï, les « traditions prétextes » servent à justifier le maintien de certaines pratiques sans interroger leurs conséquences sur les femmes.
Je respecte les traditions et les convictions religieuses mais je demande également que l’on entende les femmes qui souffrent de ces situations, ainsi que celles qui les refusent. Les politiques publiques doivent garantir leurs droits, y compris lorsque leurs choix vont à l’encontre des attentes de leur entourage.
AIP : Quelles garanties juridiques faudrait-il inscrire dans la loi pour protéger réellement les femmes dans un cadre polygamique ?
Tenin Traoré : Je tiens d’abord à rappeler que protéger les femmes déjà concernées par la polygamie ne signifie pas approuver sa légalisation.
Il faudrait garantir leurs droits économiques, protéger leur logement et reconnaître leur contribution aux biens du foyer. Il faudrait également assurer le respect des obligations envers les enfants et leur permettre d’accéder effectivement à la justice. Une femme doit pouvoir quitter une union sans se retrouver privée de ressources ni exposée à des violences.
Le consentement doit aussi être pris au sérieux. Un « oui » obtenu par peur d’être abandonnée, de perdre ses enfants ou de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins ne suffit pas à établir qu’une femme a fait un choix libre.
Ces garanties sont indispensables pour protéger les femmes concernées. Toutefois, elles ne règlent pas, à elles seules, la question des inégalités inhérentes à un système qui permettrait aux hommes ce qu’il refuse aux femmes.
AIP : Les organisations féministes ont-elles eu voix au chapitre dans ce processus ? Et si ce n’est pas le cas, qu’est-ce que ce silence risque de produire ?
Tenin Traoré : En ce qui nous concerne, nous avons découvert ce processus dans l’espace public, comme beaucoup d’autres citoyennes et citoyens. Nous y sommes également actrices : nous prenons la parole, nous exprimons nos positions et nous faisons entendre nos arguments. Mais intervenir dans le débat public ne signifie pas avoir été associées à l’élaboration d’un texte. Il est important de faire cette distinction.
Notre parole s’appuie sur un travail quotidien auprès des femmes et des filles. Nous les accompagnons, nous recueillons leurs témoignages et nous constatons les difficultés qu’elles rencontrent au sein de leurs foyers et de leurs familles. Nous avons donc une expérience et des analyses à apporter à ce débat.
Les pays voisins où la polygamie est autorisée sont parfois présentés comme des modèles. Pourtant, l’existence d’un cadre légal ne suffit pas à démontrer que les femmes y vivent dans l’égalité, à l’abri des violences et de la précarité. Il faut aussi écouter celles qui vivent ces situations.
Nous ne sommes donc pas silencieuses. Ce qui pose problème, c’est la place accordée à notre parole dans les processus de décision. Lorsqu’on écarte les organisations féministes et les femmes concernées, on risque de légiférer à partir d’une vision qui minimise leurs difficultés et les rapports de pouvoir qu’elles subissent. On risque surtout de présenter comme une mesure de protection ce qui pourrait, au contraire, renforcer leur vulnérabilité.
Pour nous, cette perspective de légalisation représente un recul, ce que l’on appelle un « backlash » contre les droits des femmes. Nous refusons qu’elle soit présentée comme une avancée ou comme une réponse aux urgences que nous dénonçons. Notre agenda féministe s’appuie sur les difficultés auxquelles les femmes sont confrontées chaque jour et pour lesquelles nous attendons des engagements publics à la hauteur des enjeux.
Aujourd’hui, des femmes sont tuées parce qu’elles sont des femmes. Nous demandons des réponses concrètes contre les féminicides, une prévention effective, une protection accessible et une justice qui agisse. Les violences numériques prennent également de nouvelles formes : des images intimes fabriquées ou diffusées sans consentement, des informations personnelles exposées dans le but d’intimider et du harcèlement qui poursuit les femmes jusque dans leur vie professionnelle et familiale. Où est la mobilisation politique à la hauteur de ces violences ?
Nous dénonçons aussi la banalisation du viol et l’idée d’une « dette sexuelle », comme si un cadeau, une dépense ou une invitation conféraient un droit sur le corps d’une femme. Aucune femme ne doit une relation sexuelle à qui que ce soit. C’est sur le respect du consentement, la responsabilité des auteurs et la protection des victimes que nous attendons une parole publique forte et des actes concrets.
Nous voulons également que les femmes puissent décider librement de ce qui concerne leur corps, accéder aux services de santé sexuelle et reproductive et faire leurs choix sans contrainte. Nous demandons aussi que les droits des personnes dans leur diversité soient pris en compte.
Par ailleurs, nous voulons que l’accès des femmes à la terre devienne une réalité. Leur autonomie économique se joue aussi à ce niveau, dans la possibilité de posséder des terres, de produire et de disposer de ressources.
Voilà les sujets sur lesquels nous attendons les parlementaires, les autorités et les communautés. Voilà les combats qui doivent mobiliser les institutions et les moyens publics. Nous sommes déjà nombreuses à les porter, mais nos alertes doivent désormais se traduire par des décisions et des résultats.
Notre position est donc claire : légaliser la polygamie n’est pas une revendication féministe. Nous continuerons à défendre les femmes qui vivent dans ces unions, à réclamer leur protection et à faire entendre leurs témoignages. Mais nous refusons que leurs difficultés soient invoquées pour légitimer un système dont nous dénonçons les inégalités.
Nous attendons des décideurs qu’ils fassent progresser les droits des femmes, leur liberté et leur sécurité. C’est dans cette direction que doit s’inscrire l’action publique.
(AIP)
ad/cmas
(Interview réalisée par Awa Diaby)

