Guiglo, 24 juil 2026 (AIP) – A l’ombre d’une bâche noire dressée au cœur de Guiglo, à ses débuts, Kandi Fadiga redonne vie à des chaussures usées et des sacs abîmés. Chaque point de couture, chaque semelle remplacée raconte le parcours d’un homme qui, malgré un handicap physique et des rêves contrariés, a fait de la cordonnerie bien plus qu’un métier, un chemin vers la dignité, l’autonomie et la réussite.
A 58 ans, ce père de famille, vivant avec les séquelles de la poliomyélite, est devenu une figure de persévérance dans la capitale de la région du Cavally (Ouest de la Côte d’Ivoire). Derrière son établi, où défilent quotidiennement des dizaines de clients, il cultive une conviction forgée au fil des épreuves : le travail reste le meilleur rempart contre la fatalité.
Né le 19 décembre 1967 à Guiglo, Kandi Fadiga effectue ses études primaires à l’école catholique Saint-Joseph, avant de poursuivre son cursus au Collège d’enseignement général (CEG) de Duékoué, puis au lycée moderne de Guiglo, où il interrompt sa scolarité en classe de Première.
Déterminée à lui assurer une qualification professionnelle, sa mère l’inscrit ensuite à l’école technique EURELEC, en Zone 4 à Abidjan. Il y obtient un brevet professionnel en électronique industrielle, nourrissant l’ambition de faire carrière dans ce domaine. « En réalité, je suis électronicien de formation. J’ai appris la théorie comme la pratique », confie-t-il.

Mais son handicap bouleverse ses projets. Les longs trajets entre son domicile de Yopougon SOGEFIA et son établissement de formation, l’absence de fauteuil roulant adapté et le manque de moyens de transport adaptés à sa situation de handicap rendent son quotidien de plus en plus difficile. Il finit par renoncer à cette voie. Et plutôt que de céder au découragement, il décide de se réinventer. « Je me suis dit que je ne pouvais pas rester à la maison à me lamenter. Il fallait réussir malgré tout », raconte-t-il.
Le destin le conduit alors auprès d’un ami cordonnier exerçant à domicile. D’abord simple observateur, il apprend progressivement les gestes du métier. Ce qui n’était au départ qu’une occupation occasionnelle devient, avec le temps, une véritable vocation, renforcée par la nécessité de gagner sa vie.
Son rêve d’ouvrir un atelier d’électronique se heurte cependant à une autre réalité : le coût élevé des équipements nécessaires. Faute de moyens financiers, il choisit définitivement la cordonnerie.
Les débuts sont éprouvants. A une époque où cette activité est essentiellement exercée par des artisans étrangers, il doit surmonter les préjugés et les moqueries. Installé sous une bâche de fortune avec quelques vieilles chaussures récupérées dans une poubelle pour s’exercer, il peine à convaincre. « J’avais honte de regarder le visage des passants. Les gens se moquaient de moi. Mais les premières recettes de 200 FCFA, 300 FCFA, m’ont donné le courage de continuer », se souvient-il.

Années après années, la persévérance finit par porter ses fruits. Aujourd’hui, Kandi Fadiga indique réaliser un chiffre d’affaires quotidien oscillant entre 10.000 FCFA et 11.000 FCFA, rien que grâce aux simples réparations de chaussures, collage et couture. Et que, cette activité lui a permis de construire une vie stable.
Marié et père de trois enfants, il affirme avoir équipé son foyer en appareils électroménagers, installé un système d’énergie solaire à 460.000 FCFA, et financé le raccordement de son domicile à l’eau potable de la Société de distribution d’eau en Côte d’Ivoire (SODECI), à 170.000 FCFA. Et ce, grâce aux revenus tirés de son travail de cordonnier. « Beaucoup de personnes valides n’ont pas ce que j’ai pu obtenir grâce à ce métier », souligne-t-il avec satisfaction et fierté.
Son parcours comporte aussi des moments de doute. Il raconte avoir tenté, une seule fois, de mendier, pensant que son handicap susciterait la compassion. Une expérience qu’il abandonne rapidement. « La mendicité n’est pas un métier. J’ai choisi de préserver ma dignité en travaillant de mes 10 doigts pour gagner mon pain, mon handicap se situant au niveau de mes membres inférieurs », affirme-t-il.
Au fil du temps, l’artisan diversifie ses activités. Outre la cordonnerie, il commercialise des chaussures, des téléphones portables et leurs accessoires, des postes radio, ainsi que divers produits de consommation, renforçant ainsi les revenus de son ménage.
A travers son histoire, Kandi Fadiga lance un appel aux jeunes et aux personnes vivant avec un handicap. Pour lui, l’apprentissage d’un métier, la discipline et la persévérance constituent les véritables leviers de l’autonomie économique.
« Avec la détermination et une bonne gestion, on peut aller loin, même avec un handicap », assure-t-il, convaincu que le travail demeure le fondement de la dignité, de l’indépendance et de l’épanouissement personnel.
(AIP)
ja/fmo
Portrait réalisé par Joseph Agness Abouo
Bureau régional de Guiglo

