Abidjan, 30 mars 2026 (AIP) – À l’aube, lorsque les premières lueurs du jour éclairent timidement les grandes artères d’Abidjan, notamment entre Yopougon, Adjamé Liberté et Abobo, elles sont déjà à l’œuvre. Accrochées aux portières des gbakas ou postées dans des gares improvisées, les femmes apprenties s’imposent progressivement dans un secteur longtemps dominé par les hommes.
Comme Fatim Fofana, elles sont nombreuses à entamer leur journée avant 4 heures du matin. Chargées d’attirer les passagers, d’encaisser les frais de transport et d’organiser les arrêts, elles jouent un rôle central dans le fonctionnement de ces minibus. « Ce n’est pas facile », confie-t-elle, évoquant la fatigue et les tensions fréquentes avec certains usagers.
Dans cet environnement, les échanges avec les passagers peuvent rapidement se tendre. « Il y a des personnes qui sont agressives, qui insultent. Je préfère me taire, mais ça fait mal », explique-t-elle, soulignant une réalité quotidienne où le silence devient souvent un moyen d’éviter l’escalade.
À ces difficultés s’ajoute l’instabilité des revenus. Fatim Fofana évoque une « restance » journalière fixée à 40 000 F CFA à reverser au propriétaire du véhicule. « Souvent, je descends avec 4 000 F CFA pour moi », précise-t-elle, illustrant la précarité du métier.
Des trajectoires construites sur le terrain
Pour d’autres, comme Aminata Ballo, l’apprentissage s’inscrit dans la durée. Présente dans le secteur depuis cinq ans, elle a débuté sur des lignes interurbaines reliant Abidjan à l’intérieur du pays. « J’ai appris avec un ancien, on faisait de longs trajets jusqu’à Pogo », raconte-t-elle.
Grâce à ce mentor, devenu par la suite propriétaire de minibus, elle s’est réinsérée dans le transport urbain. « J’ai essayé, et ça m’a plu. C’est l’amour du travail qui m’a poussée », affirme-t-elle.
Cependant, les obstacles demeurent. Les conflits liés à la monnaie ou au respect des règles de transport sont fréquents. « Il y a comme un contrat : les passagers paient et on les transporte. Mais c’est souvent là que naissent les problèmes », explique-t-elle.
Dans leurs familles, ces femmes ne bénéficient pas toujours d’un soutien unanime. « Mes parents ne sont pas d’accord. Pour eux, l’école doit mener à un emploi de bureau », confie Kafené Diamtelé. Toutefois, certaines parviennent à compter sur des appuis déterminants. « Mon grand frère m’a comprise », ajoute-t-elle.

Un métier difficile mais porteur d’espoir
Malgré les contraintes, toutes reconnaissent que cette activité constitue une source de revenus essentielle. Certaines financent leurs études, contribuent aux dépenses familiales et réussissent à épargner. « Ce n’est pas un petit boulot. On peut économiser et entreprendre », insiste Kafené Diamtelé.
Les journées de travail sont longues, s’étendant parfois jusqu’à 19 ou 20 heures, avec plusieurs rotations. La pression de la « restance » renforce les exigences dans un secteur déjà marqué par l’imprévisibilité.
Sur les lignes les plus fréquentées, notamment vers Adjamé Liberté et Abobo, leur présence attire les regards. Si certains saluent leur courage, d’autres expriment encore des réticences, voire des attitudes hostiles, traduisant les pesanteurs sociales persistantes.
Malgré tout, une certaine solidarité se développe entre collègues. « Entre nous, il y a le respect », assurent-elles, même si des tensions subsistent avec d’autres acteurs du milieu.
Des ambitions pour l’avenir
Au-delà du quotidien, ces femmes nourrissent des ambitions claires : devenir chauffeurs ou propriétaires de leur propre véhicule. « On ne peut pas rester apprentie toute la vie », affirme l’une d’elles.
Elles appellent également les autorités à un meilleur accompagnement, notamment pour faciliter leur accès à la propriété de véhicules et renforcer leur insertion professionnelle.
Dans les rues d’Abidjan, ces femmes apprenties gbaka redéfinissent progressivement les normes. Entre courage, endurance et détermination, elles tracent leur voie et démontrent que les barrières de genre peuvent être surmontées.
(AIP)
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