Réalisée par Piéchion Benjamin
Abidjan, 18 mai 2026 (AIP) – À quelques jours de la Tabaski, les inquiétudes liées à l’approvisionnement du marché ivoirien en moutons persistent dans un contexte marqué par l’insécurité dans plusieurs pays sahéliens et la hausse des coûts de transport du bétail. Vice-président de l’Union nationale des sociétés coopératives de marchands de bétail de Côte d’Ivoire (UNSCOOMABCI), Toé Seydou, se veut toutefois rassurant. Dans cet entretien accordé à l’AIP, il affirme que les opérateurs ont déjà mobilisé d’importants convois pour répondre à la demande nationale. Il revient également sur les nouveaux circuits d’approvisionnement, les enjeux de consommation locale et les tensions récurrentes autour de l’organisation de la filière bétail-viande.
À quelques jours de la Tabaski, dans quel état d’esprit les opérateurs de la filière abordent-ils cette édition 2026 ?
Nous abordons cette période avec beaucoup de responsabilité et de vigilance. Comme chaque année, les commerçants membres de notre union se sont mobilisés très tôt afin de garantir un approvisionnement suffisant du marché ivoirien. Malgré les difficultés observées dans certains pays de la sous-région, notamment sur le plan sécuritaire, nous avons pris toutes les dispositions nécessaires pour permettre aux populations musulmanes de célébrer la Tabaski dans de bonnes conditions.
Nos équipes sont actuellement présentes dans plusieurs pays, notamment le Niger, le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Mali et le Burkina Faso, afin d’assurer l’acheminement du bétail vers la Côte d’Ivoire.
Justement, comment se déroule l’approvisionnement cette année ?
À ce stade, nous ne faisons pas face à une rupture d’approvisionnement. Toutefois, les circuits ont considérablement évolué à cause de l’insécurité dans certaines zones du Sahel. Aujourd’hui, près de 70 % des animaux arrivent en Côte d’Ivoire par le corridor sud, en transitant par le Niger, le Nigeria, le Bénin, le Togo et le Ghana avant d’entrer par Noé.
Les axes traditionnels passant par le Burkina Faso et le Mali sont devenus plus complexes à cause des attaques armées et des difficultés de circulation dans plusieurs zones de production animale. Les opérateurs sont donc obligés de contourner ces itinéraires habituels, ce qui rallonge considérablement les délais et augmente les coûts logistiques.
Là où les convois mettaient environ deux jours pour atteindre Abidjan via Ouangolodougou, il faut désormais près de quatre jours en passant par le corridor sud. À cela s’ajoute une forte hausse du coût du transport. Le prix de location des camions, qui tournait autour d’un million de FCFA, atteint aujourd’hui de 3,5 à 4 millions de FCFA dans certains cas.
Cette situation risque-t-elle d’entraîner une flambée des prix des moutons ?
Les prix dépendront surtout du gabarit et de la qualité de l’animal recherché par le consommateur. Il est vrai que les charges de transport ont augmenté, mais les opérateurs s’efforcent de maintenir des prix accessibles afin de préserver le pouvoir d’achat des populations.
Peut-on craindre une pénurie de moutons sur le marché ivoirien ?
Non, il n’y a pas de risque de pénurie. Les informations que nous recevons de nos partenaires dans les différents pays fournisseurs sont rassurantes. De nombreux animaux ont déjà été achetés et engraissés pour la Tabaski.
Les premiers grands convois sont arrivés depuis les 12 et 13 mai et plusieurs autres sont encore en route. Le marché ivoirien attend environ 200 000 têtes de moutons cette année, dont près de 100 000 pour le district d’Abidjan.
À une semaine de la fête, le marché est déjà approvisionné à environ 70 %. Nous pouvons donc rassurer les populations : les moutons seront disponibles comme les années précédentes.
Je tiens également à saluer les efforts de l’État de Côte d’Ivoire qui, depuis plusieurs années, a fortement amélioré la fluidité routière. Aujourd’hui, les camions transportant le bétail circulent pratiquement sans tracasseries ni prélèvements illicites entre les frontières et Abidjan.
Le Niger et le Nigeria sont-ils devenus les principaux fournisseurs du marché ivoirien ?
Oui, aujourd’hui ces pays occupent une place stratégique dans l’approvisionnement du marché ivoirien. En temps normal déjà, une grande partie du bétail provient du Niger, du Nigeria et du Bénin. Avec les difficultés au Burkina Faso et au Mali, cette dépendance s’est accentuée.
Cependant, durant la période de Tabaski, les opérateurs trouvent toujours des mécanismes pour sécuriser les approvisionnements.
L’année dernière, il avait été question d’importer des moutons tchadiens. Qu’en est-il cette année ?
Des démarches avaient effectivement été engagées avec le Tchad, mais certaines contraintes avaient retardé l’opération. Cette année, les autorités ivoiriennes ont exploré d’autres pistes, notamment avec la Mauritanie, afin de diversifier les sources d’approvisionnement.
Les échanges engagés avec les autorités mauritaniennes sont encourageants et, avec les importantes disponibilités observées au Niger et dans d’autres pays fournisseurs, nous restons confiants pour cette édition 2026.

Vous avez également développé un site de vente dans le Sud-Comoé. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
Cette initiative répond à une forte demande des populations du Sud-Comoé, surtout depuis la délocalisation du marché de Port-Bouët vers Anyama. L’année dernière, le site a enregistré environ 32 000 têtes dans de bonnes conditions d’organisation.
Cette année, nous attendons près de 70 000 têtes pour desservir les localités d’Aboisso, Adiaké, Tiapoum, Noé, Grand-Bassam et Bonoua. Le marché dispose actuellement de 280 enclos opérationnels et environ 150 camions sont annoncés pour l’approvisionnement de la zone.
Quels sont les atouts du marché de Modeste ?
Le site est propre, sécurisé et bien aménagé. Il bénéficie d’un éclairage permettant les activités de jour comme de nuit. Des dispositifs de sécurité ont également été déployés avec l’appui des autorités administratives et policières.
Les prix pratiqués sont accessibles et adaptés à toutes les catégories de consommateurs.
Certains acteurs plaident pour une décentralisation des points de vente de bétail. Soutenez-vous cette option ?
Oui, nous y sommes favorables. Les animaux doivent être rapprochés des populations afin d’éviter une trop forte concentration sur un seul site, surtout en période de Tabaski.
Nous pensons cependant qu’il faut éviter d’imposer systématiquement des corridors obligatoires conduisant tous les camions vers un même marché. Les transporteurs doivent pouvoir acheminer leurs cargaisons vers les destinations prévues.
Pourquoi observe-t-on régulièrement des tensions entre acteurs de la filière à l’approche de la Tabaski ?
Ces tensions sont souvent liées à des questions de monopole et d’intérêts financiers autour de la gestion des marchés et des taxes appliquées au bétail.
Chaque année, certains acteurs cherchent à conserver un contrôle exclusif de l’organisation du marché, ce qui crée des incompréhensions et des conflits. Pourtant, aucun opérateur ne devrait être empêché d’exercer librement ses activités dans une localité donnée.
Nous estimons surtout que chaque interprofession doit respecter les missions définies par les textes réglementaires.
Certains parlent même d’une cacophonie dans l’organisation de la filière…
Je parlerais plutôt d’un problème de clarification des rôles. Les interprofessions ont été créées pour accompagner la politique nationale de développement de l’élevage, mobiliser des financements et soutenir les producteurs.
Elles ne doivent pas se substituer aux coopératives et aux unions de base qui restent les véritables acteurs de terrain. Les efforts devraient davantage être orientés vers l’installation des jeunes dans les métiers de l’élevage, de la boucherie et de la filière bétail-viande.
Le gouvernement encourage également la consommation des moutons produits localement. Quel regard portez-vous sur cette démarche ?
Nous soutenons pleinement cette initiative. La production nationale couvre déjà près de 30 % des besoins du marché ivoirien et les animaux produits localement sont de bonne qualité.
Plusieurs régions du nord du pays, notamment Bouna, Korhogo et Tengréla, disposent d’importants élevages. Les consommateurs peuvent donc faire confiance aux producteurs locaux.
Pourquoi les consommateurs privilégient-ils souvent les moutons sahéliens pour la Tabaski ?
Les moutons sahéliens sont généralement plus grands et plus imposants, ce qui attire beaucoup de consommateurs durant la Tabaski. Mais cela ne veut pas dire que les moutons locaux ne répondent pas aux exigences religieuses.
Pour le sacrifice, l’essentiel reste que l’animal soit en bonne santé et sans défaut physique. Les moutons élevés en Côte d’Ivoire répondent parfaitement à ces critères et sont largement consommés dans plusieurs régions du pays.
(AIP)
Bsp/kp

