(Par Piechion Benjamin Soro)
Abidjan, 25 juil 2026 (AIP)-Dans un contexte marqué par l’accélération de la transformation numérique, la montée en puissance de l’intelligence artificielle et les ambitions de développement économique de la Côte d’Ivoire, les cabinets de conseil sont appelés à jouer un rôle stratégique. Longtemps considéré comme un domaine dominé par les grands cabinets internationaux, le secteur du conseil connaît aujourd’hui l’émergence d’acteurs africains capables de proposer une expertise adaptée aux réalités locales. Dans cette interview, Houssène Ben-Souda, associé gérant de Marabu Services, revient sur la place croissante de l’intelligence artificielle dans les métiers du conseil et estime que « l’avenir appartient aux cabinets capables d’allier expertise humaine et intelligence artificielle ».
Comment vivez-vous l’intelligence artificielle dans votre quotidien professionnel ?
Nos activités s’organisent autour de trois principaux pôles : le conseil, les services et l’intermédiation. Le conseil consiste à accompagner les entreprises dans la définition de leur stratégie, l’amélioration de leur gouvernance, leur transformation (numérique, organisationnelle ou managériale) ainsi que dans la mise en œuvre de leurs projets et la gestion des talents.
Le pôle services comprend la formation pour renforcer les compétences des équipes, ainsi que l’organisation d’événements stratégiques tels que des forums, ateliers et rencontres réunissant les principaux acteurs autour de thématiques d’intérêt. Enfin, l’intermédiation vise à faciliter les mises en relation entre nos clients et les décideurs, investisseurs ou partenaires stratégiques afin de favoriser des collaborations porteuses de valeur.
Dans l’ensemble de ces activités, l’intelligence artificielle constitue un levier essentiel d’efficacité, d’innovation et de performance.
Quelle place occupe concrètement l’intelligence artificielle dans vos activités de conseil?
Nous avons notamment développé une solution d’intelligence artificielle locale capable d’accompagner les organisations dans le pilotage de leurs plans stratégiques. Cet outil permet d’améliorer le suivi des objectifs, des indicateurs de performance et des résultats attendus. Nous avons participé, en 2025, à l’élaboration de la stratégie nationale de l’intelligence artificielle pour le compte du ministère de la Transition numérique et de l’Innovation technologique. Pour nous l’intelligence artificielle doit être utilisée de manière responsable, notamment dans un contexte où les entreprises manipulent des données sensibles et confidentielles. Dans notre métier, elle nous permet d’améliorer notre rapidité d’exécution, de tester nos hypothèses, d’affiner nos analyses et de concevoir de nouveaux outils.
Comment accompagner la formalisation des nouveaux métiers liés au numérique, notamment le commerce électronique ?
Aujourd’hui, de nombreux jeunes, particulièrement des jeunes femmes, développent des activités en ligne et se présentent comme des « e-commerçantes ». Toutefois, ces nouveaux métiers souffrent encore d’un déficit de reconnaissance sociale et institutionnelle. Lorsqu’une entrepreneure pourra s’inscrire à la CNPS, disposer d’un numéro de contribuable, présenter des relevés bancaires et produire des états financiers, elle pourra accéder plus facilement aux mécanismes de financement et développer durablement son activité. La formalisation constitue donc un véritable cercle vertueux : elle protège l’entrepreneur, élargit l’assiette fiscale de l’État et renforce les capacités de financement de l’économie nationale. C’est donc une démarche qui contribue à renforcer les ressources publiques indispensables au financement du développement, tout en créant de nouveaux leviers de transformation économique. Lorsque l’État mobilise davantage de ressources issues du secteur privé, il peut les réinvestir dans des projets structurants, notamment le développement d’applications numériques, la mise en œuvre de stratégies nationales et la création d’écosystèmes favorables à l’innovation et à la croissance des entreprises.

Les cabinets de conseil sont souvent accusés de produire des rapports qui restent sans suite. Comment changer cette perception ?
Chez Marabu Services, nous avons fait un choix clair : ne pas nous limiter à la production de rapports. Une stratégie ne représente que 20 à 30 % du travail. Le véritable enjeu réside dans sa mise en œuvre effective. C’est pourquoi nous développons des outils permettant de suivre les objectifs fixés, les indicateurs de performance et les résultats obtenus. Nous avons notamment conçu une solution basée sur l’intelligence artificielle permettant de piloter un plan stratégique, depuis sa conception jusqu’à son déploiement opérationnel. Notre ambition est d’accompagner nos clients au-delà de la réflexion stratégique, jusqu’à l’atteinte de résultats concrets et mesurables.
Avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle, certains annoncent une disparition des cabinets de conseil. Partagez-vous cette analyse ?
Les cabinets qui refusent d’innover et de s’adapter sont effectivement exposés à des difficultés. Toutefois, l’intelligence artificielle ne supprimera pas le besoin de conseil ; elle transformera profondément le métier. Les consultants de demain devront être capables de maîtriser ces nouveaux outils, d’exploiter les données, de formuler des orientations stratégiques pertinentes et d’accompagner les organisations dans leurs transformations. Les métiers ne vont donc pas disparaître ; ils vont évoluer et se réinventer.
Quelle différence faites-vous entre un cabinet africain et les grands cabinets internationaux ?
La différence fondamentale réside dans la capacité à comprendre les réalités locales. Pendant longtemps, certains dirigeants ont considéré que l’expertise internationale était systématiquement supérieure. Pourtant, les problématiques africaines nécessitent une connaissance approfondie du terrain, des cultures, des contraintes économiques et des dynamiques locales. Notre ambition est justement de combiner les meilleurs standards internationaux avec une compréhension fine des réalités ivoiriennes et africaines.
Comment convaincre les dirigeants africains de faire davantage confiance aux compétences locales ?
Il faut dépasser l’idée selon laquelle l’expertise internationale serait toujours meilleure. De nombreux Africains, formés dans les meilleures universités et institutions internationales, choisissent aujourd’hui de revenir mettre leurs compétences au service du continent. Notre force réside dans cette double culture : une maîtrise des standards internationaux et une connaissance concrète des réalités africaines. C’est cette complémentarité qui nous permet d’apporter des solutions adaptées aux besoins de nos organisations.
Les formations actuelles préparent-elles suffisamment les jeunes aux métiers futurs ?
Nous devons engager une réflexion nationale sur l’évolution de nos systèmes de formation. Les entreprises recherchent aujourd’hui des profils spécialisés dans la data, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le numérique, la blockchain ou encore l’Internet des objets. Notre système éducatif dispose d’atouts importants, mais il doit poursuivre son adaptation afin d’anticiper les métiers de demain et de préparer les jeunes aux compétences qui seront indispensables dans les prochaines années.
Concrètement, quelles actions avez-vous déjà menées dans ce domaine ?
Nous avons notamment accompagné le ministère de l’Emploi sur la problématique des travailleurs indépendants, en particulier les chauffeurs de véhicules de transport avec chauffeur (VTC). Notre intervention a consisté à contribuer à l’élaboration d’une stratégie visant à faciliter leur affiliation au Régime social des travailleurs indépendants (RSTI), géré par la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), ainsi que leur accès à la Couverture maladie universelle (CMU). L’un de nos résultats les plus significatifs demeure la signature, en 2024, d’un protocole d’accord entre le ministère de l’Emploi et une plateforme de VTC. Cette initiative a permis l’intégration de près de 30 000 chauffeurs et livreurs dans les dispositifs de protection sociale.
Que représente pour vous cette avancée dans l’accompagnement des travailleurs indépendants ?
C’est une grande satisfaction, car elle démontre l’impact concret que peut avoir un cabinet de conseil lorsqu’il accompagne des politiques publiques. Au-delà de la production de stratégies et de recommandations, notre objectif est de contribuer à des transformations qui améliorent véritablement les conditions de vie des populations. L’intégration des travailleurs indépendants dans les mécanismes de protection sociale constitue une avancée majeure vers une économie plus inclusive, mieux organisée et davantage résiliente.

Intervenez-vous également sur d’autres projets stratégiques ?
Oui, nous intervenons sur plusieurs autres projets à caractère stratégique. Certains dossiers restent confidentiels, mais ils s’inscrivent tous dans une même dynamique : accompagner les institutions publiques et privées dans leurs transformations, améliorer la performance des organisations et contribuer au développement économique de la Côte d’Ivoire. Notre ambition est de mettre notre expertise au service des grandes mutations en cours, notamment dans les domaines du numérique, de l’innovation, de la gouvernance et de la modernisation de l’économie.
Quel message adressez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans le conseil ?
La réussite repose avant tout sur le travail, l’apprentissage et la persévérance. Il faut accepter de se former et d’apprendre avant de prétendre devenir un expert. L’expérience se construit progressivement, avec le temps et la pratique. Les jeunes doivent demeurer curieux, ouverts sur le monde et chercher constamment à développer leurs compétences. Le talent constitue un atout, mais c’est le travail qui permet de transformer le potentiel en une réussite durable.
Ce métier est-il porteur ? Trois ans après votre implantation, êtes-vous satisfait du chemin parcouru ?
Par la grâce de Dieu, Marabu Services se porte très bien. Depuis notre création, nous avons réalisé avec succès une cinquantaine de missions au profit de l’État, d’entreprises privées nationales et de groupes internationaux. Notre développement repose également sur la qualité de nos équipes. Aujourd’hui, nous comptons une quinzaine de collaborateurs permanents, auxquels s’ajoute un réseau de plus de cent experts répartis à travers le monde et mobilisables en fonction des besoins spécifiques de chaque mission. Notre plus grande satisfaction demeure la confiance accordée par nos clients. En trois années d’activité, nous avons accompagné plus d’une douzaine d’organisations avec un niveau élevé de satisfaction. À nos yeux, cette confiance constitue le meilleur indicateur de notre performance et de la pertinence de notre approche.
Dans un pays engagé dans la mise en œuvre du Plan national de développement (PND) 2026-2030, quel rôle doivent jouer les cabinets de conseil africains ?
Le premier rôle des cabinets de conseil est d’accompagner la transformation économique et institutionnelle du pays. L’un des défis majeurs de la Côte d’Ivoire demeure la formalisation du secteur privé. Près de 95 % de l’économie évolue encore dans l’informel. Or, l’ambition des pouvoirs publics est de faire du secteur privé un acteur essentiel du financement et de la mise en œuvre du Plan national de développement. Cette transformation nécessite une expertise technique capable d’aider les entreprises à se structurer, à améliorer leur gouvernance, à faciliter leur accès aux financements et à renforcer leur intégration dans les circuits économiques formels. Les cabinets de conseil doivent donc être davantage considérés comme de véritables partenaires d’exécution et non comme de simples producteurs de rapports. Leur rôle est d’accompagner les acteurs publics et privés dans la conception, mais surtout dans la mise en œuvre effective des stratégies de développement. L’un des enjeux majeurs consiste également à permettre à l’État de mieux capter les revenus générés par cette nouvelle économie afin de renforcer les ressources nécessaires au financement du développement.
(AIP)
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