Abidjan, 26 oct 2026 (AIP)-Alors que la campagne d’Octobre Rose bat son plein, le cancer du sein demeure largement perçu comme une maladie exclusivement féminine. Pourtant, les hommes peuvent également en être atteints, avec un risque de diagnostic tardif favorisé par les tabous et le manque d’information. Dans cet entretien accordé à l’AIP, mercredi 21 octobre 2026, l’épidémiologiste et biostatisticien, Dr Lamoussa Diabaté, sensibilise sur cette réalité méconnue, présente les signes d’alerte à surveiller et souligne le rôle des facteurs génétiques dans le risque de cancer du sein au sein d’une même famille.
AIP- On associe presque toujours le cancer du sein aux femmes. Pourtant, les hommes aussi peuvent être concernés. Pourquoi cette réalité reste-t-elle si méconnue ?
Dr Lamoussa Diabaté : Cette méconnaissance vient d’abord d’une confusion anatomique très répandue : beaucoup d’hommes pensent tout simplement qu’ils n’ont pas de seins, et donc qu’ils ne peuvent pas développer ce cancer. Pourtant, nous naissons tous, hommes et femmes, avec du tissu mammaire. Chez l’homme, sous l’effet des hormones masculines à la puberté, cette glande ne se développe pas et reste atrophiée, mais les cellules et les canaux sont bien présents.
Ensuite, il y a le poids des chiffres et de la communication. Comme la maladie touche très majoritairement les femmes, les campagnes de santé publique comme Octobre Rose leur sont naturellement adressées. À cela s’ajoute, dans nos sociétés, un vrai frein culturel : le sein est perçu comme le symbole même de la féminité et de la maternité. Pour beaucoup d’hommes, imaginer être touché par une pathologie dite « féminine » heurte une certaine idée de la virilité. On n’en parle pas, on n’y pense pas, et le sujet reste dans l’ombre.
AIP- Quelle est la part du cancer du sein chez l’homme par rapport à l’ensemble des cancers du sein ?
Dr Lamoussa Diabaté : À l’échelle mondiale, les données épidémiologiques montrent que le cancer du sein chez l’homme représente un peu moins de 1 % de l’ensemble des cancers du sein. C’est donc une maladie rare.
Mais lorsqu’on regarde de plus près les chiffres en Afrique subsaharienne, on constate que cette proportion est parfois un peu plus élevée qu’en Occident, se situant entre 1,5 et 3 % selon certaines études.
Ces chiffres peuvent sembler faibles, mais il ne faut pas oublier que derrière chaque cas, il y a des hommes et des familles touchés par cette maladie, qui méritent eux aussi notre attention.
AIP- Quels sont les principaux symptômes qui doivent alerter un homme ?
Dr Lamoussa Diabaté : Le signe le plus fréquent, observé dans près de 80 % des cas, est l’apparition d’une petite boule au niveau de la poitrine. Il s’agit généralement d’une masse dure, située derrière ou près du mamelon, et qui, le plus souvent, ne fait pas mal.
Chez l’homme, comme le tissu mammaire est peu développé, cette boule peut être assez facile à sentir au toucher. Mais c’est justement là le piège : parce qu’elle est indolore, beaucoup d’hommes n’y prêtent pas attention. Certains pensent à un simple bouton ou à une petite blessure et laissent passer plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
Il existe aussi d’autres signes qui doivent alerter : un mamelon qui se rétracte, c’est-à-dire qui rentre vers l’intérieur, un écoulement inhabituel, surtout s’il contient du sang, une peau qui change d’aspect, qui rougit ou présente une petite plaie qui ne cicatrise pas, ou encore une boule sous l’aisselle.
Bien entendu, tous ces signes ne sont pas forcément synonymes de cancer. Mais le conseil que je donne aux hommes est simple : si vous remarquez un changement inhabituel au niveau de votre poitrine, n’attendez pas d’avoir mal pour consulter.
AIP- Qui sont les hommes touchés par le cancer du sein ? Existe-t-il des facteurs génétiques particuliers ?
Dr Lamoussa Diabaté : Le cancer du sein touche généralement des hommes plus âgés, souvent entre 60 et 70 ans, même si des hommes plus jeunes peuvent aussi être concernés. Certains facteurs augmentent le risque, notamment l’obésité, les déséquilibres hormonaux, certaines maladies chroniques du foie comme la cirrhose, ou encore des anomalies génétiques rares comme le syndrome de Klinefelter.
Mais il y a surtout un aspect important dont on parle peu : l’hérédité. On estime qu’environ 10 à 15 % des cancers du sein chez l’homme sont associés à des mutations génétiques héréditaires, notamment celles des gènes BRCA2 et, plus rarement, BRCA1.
C’est un sujet qui me touche particulièrement en raison de mes travaux de recherche sur le cancer de la prostate. Ce que beaucoup ignorent, c’est que ces deux cancers peuvent avoir des origines génétiques communes. Par exemple, un homme porteur d’une mutation du gène BRCA2 présente non seulement un risque plus élevé de cancer du sein, mais également de cancer de la prostate, avec des formes parfois plus précoces et plus agressives.
C’est pourquoi les antécédents familiaux sont si importants. Lorsqu’on retrouve plusieurs cas de cancers du sein, de l’ovaire ou de la prostate dans une même famille, il faut en parler à son médecin. Et j’insiste sur un point : les antécédents de cancer du côté maternel comptent autant que ceux du côté paternel. On a parfois tendance à l’oublier.
AIP- Les cancers du sein masculins sont-ils les mêmes que chez la femme ?
Dr Lamoussa Diabaté : Dans l’ensemble, oui. Ils présentent beaucoup de similitudes, mais aussi quelques particularités.
Chez l’homme, près de 9 cancers du sein sur 10 sont des carcinomes canalaires infiltrants, c’est-à-dire des cancers qui se développent à partir des canaux mammaires et envahissent les tissus voisins. En revanche, les cancers dits lobulaires, qui prennent naissance dans les petites glandes du sein normalement chargées de produire le lait, sont beaucoup plus rares chez l’homme, car ces structures sont très peu développées.
Une autre caractéristique très marquée chez l’homme est que ces tumeurs sont presque toujours sensibles aux hormones. Dans environ 90 % des cas, elles possèdent des récepteurs aux œstrogènes ou à la progestérone. C’est une information capitale pour les médecins, car cela signifie que ces cancers répondent généralement bien aux traitements d’hormonothérapie.
AIP- Comment se passe le diagnostic et quel est le traitement ?
Dr Lamoussa Diabaté : Le diagnostic se déroule globalement comme chez la femme. Tout commence par un examen clinique. Si le médecin constate une anomalie suspecte, il peut demander une mammographie, souvent complétée par une échographie mammaire. Et oui, la mammographie est également pratiquée chez l’homme ! Si les images révèlent une lésion suspecte, une biopsie est réalisée, c’est-à-dire un prélèvement de tissu, généralement sous anesthésie locale. C’est cet examen qui permet de confirmer le cancer et d’établir sa carte d’identité biologique, indispensable pour orienter le traitement.
Côté traitement, la prise en charge repose sur les mêmes grandes approches que chez la femme. La chirurgie occupe une place importante, le plus souvent sous forme de mastectomie, c’est-à-dire l’ablation du sein, car le tissu mammaire masculin est peu développé. Une chirurgie conservatrice reste néanmoins possible dans certains cas. Ensuite, selon le stade de la maladie et les caractéristiques de la tumeur, le traitement peut également comprendre de la radiothérapie, de la chimiothérapie ou des thérapies ciblées. Enfin, comme la majorité de ces cancers sont sensibles aux hormones, une hormonothérapie est souvent prescrite pendant plusieurs années pour réduire le risque de récidive.
AIP- Les enfants d’une femme ayant eu un cancer du sein avec mutation génétique présentent-ils les mêmes risques, qu’ils soient fille ou garçon ?
Dr Lamoussa Diabaté : Il faut bien distinguer deux choses : le risque d’hériter d’une mutation génétique et celui de développer un cancer. Sur le plan de la transmission, les filles et les garçons sont à égalité. Une mère, ou un père d’ailleurs, porteur d’une mutation héréditaire des gènes BRCA1 ou BRCA2 a une chance sur deux, soit 50 %, de la transmettre à chacun de ses enfants, qu’il s’agisse d’une fille ou d’un garçon.
En revanche, une fois la mutation héritée, le risque de développer un cancer n’est pas le même. Chez une fille porteuse, le risque de cancer du sein peut atteindre 50 à 80 % au cours de sa vie, selon la mutation, avec également un risque accru de cancer de l’ovaire. Chez un garçon porteur, le risque de cancer du sein reste beaucoup plus faible, autour de 6 à 8 % avec BRCA2, mais il est nettement supérieur à celui des autres hommes. Il présente également un risque accru de cancer de la prostate.
Et il y a un point important à comprendre : ce garçon pourra, à son tour, transmettre la mutation à ses propres enfants, filles comme garçons. Les hommes ne sont donc pas de simples spectateurs dans l’histoire génétique familiale. Ils peuvent eux aussi être concernés par ces cancers et transmettre cette prédisposition aux générations suivantes.
AIP- Quid du pronostic du cancer du sein chez l’homme ?
Dr Lamoussa Diabaté : C’est là que les chiffres nous interpellent le plus. Le pronostic dépend surtout du stade auquel le cancer est découvert. Lorsqu’il est diagnostiqué tôt et correctement pris en charge, les chances de survie sont généralement favorables. Le problème, c’est que chez l’homme, ce cancer est encore trop souvent découvert tardivement.
Beaucoup d’hommes ignorent qu’ils peuvent être touchés par cette maladie. Et comme il n’existe pas de dépistage organisé pour l’ensemble des hommes, certains laissent évoluer une petite boule pendant plusieurs mois, parfois même plus d’un an, avant de consulter.
En Afrique, la situation est particulièrement préoccupante. Plusieurs études montrent que des hommes arrivent à l’hôpital avec des cancers déjà avancés, parfois aux stades III ou IV.
C’est donc un message important à faire passer : le cancer du sein chez l’homme n’est pas nécessairement plus agressif, mais lorsqu’il est découvert trop tard, les chances de survie diminuent considérablement.
AIP- Votre mot de fin pour briser le tabou auprès des hommes ?
Dr Lamoussa Diabaté : Je dirais simplement aux hommes que la maladie n’a pas de genre et que prendre soin de sa santé n’enlève absolument rien à notre virilité, bien au contraire.
Pendant Octobre Rose et tout au long de l’année, les hommes ont un rôle magnifique d’accompagnateurs auprès de leurs épouses, de leurs mères et de leurs sœurs. Mais ils ne doivent pas oublier qu’ils font aussi partie de l’équation. Si vous sentez une boule inhabituelle sur la poitrine ou voyez votre mamelon changer d’aspect, n’attendez pas que cela fasse mal : allez voir un médecin. Détecté tôt, ce cancer se guérit très bien.
(AIP)
tg/cmas
(Interview réalisée par Tanguy Gahié)

