(Par Piéchion Benjamin Soro)
Abidjan, 03 mai 2025 (AIP)-Partout à Abidjan, les marchés à bétail, qu’ils soient grands ou annexes, offrent un spectacle saisissant des milliers de moutons alignés dans des enclos boueux, des cris de vendeurs qui résonnent, des clients qui arpentent les allées, inspectent, marchandent, négocient. L’atmosphère est celle d’une grande veillée de fête, empreinte d’impatience, de traditions et d’odeurs mêlées de foin humide et de poussière rouge.
Au parc à bétail d’Anyama, Ali Diabaté, un acheteur venu de Koumassi, observe attentivement un robuste bélier du Sahel, le sourire aux lèvres. Pour lui, choisir son mouton, c’est presque un acte sacré. Il le dit avec ferveur : ‘’ici, le mouton fait partie de la famille. On le choisit avec soin, mais surtout avec foi’’.
Un approvisionnement massif pour une demande toujours croissante
Cette année, le ministre des Ressources animales et halieutiques, Sidi Tiémoko Touré, se veut rassurant. Plus de 140 000 têtes de moutons ont déjà été déployées à Abidjan, un chiffre en nette hausse par rapport aux 130 000 enregistrées l’an dernier.
Le vice-président de l’Union régionale des sociétés coopératives de marchands de bétail d’Abidjan (URSCMABA), Toé Seydou, annonce que plusieurs convois sont encore attendus, notamment en provenance du nord du pays, du Burkina Faso et du Mali.
À cet effort national s’ajoute l’importation de 20 000 ovins du Tchad, dans le cadre d’un partenariat économique appuyé par les Chambres de commerce des deux pays. Une mesure bienvenue à l’approche de la fête, alors que la demande ne cesse de grimper.
Si les sites officiels d’Anyama et de Modeste (ancienne route de Bassam) restent des pôles majeurs de vente, cette année, les marchés annexes rouverts dans plusieurs communes – Abobo, Port-Bouët, Adjamé, Treichville, Attécoubé, Yopougon, Songon – jouent un rôle central.
À Port-Bouët, au niveau du parc de l’abattoir, l’ambiance est celle d’une grande foire populaire. En ce dimanche 1er juin, il est 14 heures. Les bêtes ruminent tranquillement sous les hangars pendant que les voix montent, que les bras s’agitent, que les négociations s’animent.
Adama Bayoulou, un marchand enthousiaste, vante les mérites de son bélier à 150 000 francs. En face de lui, Hamed Koné, cadre de l’administration publique, tente de négocier avec assurance, brandissant ses 100 000 francs comme ultime offre.
Non loin de là, Mory Konaté, résident de Port-Bouët, exprime sa satisfaction. Pour lui, l’ouverture des marchés annexes est une bénédiction. Loin des longues distances et des embouteillages d’Anyama, il a pu acheter son mouton à seulement cinq minutes de chez lui. Une facilité qu’il salue avec gratitude.
À Treichville, Sidibé Mamadou, marchand de bétail, partage le même enthousiasme. Il trouve ici un rythme de travail plus fluide. Moins de transport, moins de stress, et surtout, une clientèle de proximité qui vient, choisit et repart aussitôt. Contrairement au grand site d’Anyama, dit-il, ici, on ne se perd pas dans la foule.
La mairie d’Abobo, de son côté, salue cette stratégie de décentralisation. Ces marchés de proximité permettent à la fois de désengorger les grands centres et de faciliter l’accès au bétail pour les habitants. Une solution pragmatique, bien accueillie par tous.

Des prix variables et des négociations intenses
Dans les allées poussiéreuses ou boueuses selon la météo, les prix varient considérablement. À Songon, de « petits » moutons s’échangent à partir de 100 000 FCFA, tandis qu’à Treichville, certains spécimens impressionnants dépassent les 300 000 FCFA.
Le vendeur Kané Arouna installé à Adjamé, explique que les prix sont adaptés à toutes les bourses. De 80 000 à plus de 400 000 FCFA, selon la taille, la provenance, la race… et la capacité de négociation de chacun.
Mais certains clients dénoncent une flambée des prix. Seydou Traoré, les mains vides, témoigne avec amertume : il était venu avec 100 000 francs en poche, et repart bredouille, espérant une baisse à la dernière minute.
De l’avis de Sidibé Sékou, vendeur expérimenté, il faut anticiper. Selon lui, attendre la veille de la fête est une erreur. Non seulement les prix augmentent, mais les meilleures bêtes disparaissent rapidement. Les acheteurs avisés, dit-il, réservent dès l’arrivée des premiers convois.
Derrière les scènes de marché se cache une activité économique majeure, évaluée entre 15 et 17 milliards de FCFA chaque année en période de Tabaski. Ce dynamisme profite à toute une chaîne d’acteurs : éleveurs, transporteurs, bouviers, artisans, restaurateurs ambulants…
La sécurité, elle, est assurée. Des patrouilles de police veillent au grain sur tous les sites, tandis que des volontaires, souvent de jeunes du quartier, sont mobilisés pour traduire les langues des commerçants – souvent peuhls ou moréphones – et organiser la circulation des clients.
Partout, l’ambiance est chaleureuse. Des femmes prennent des photos avec leur futur bélier, des enfants jouent autour des enclos, rient aux éclats, touchent timidement les bêtes. Les anciens, eux, observent en silence, l’air rêveur, se rappelant les Tabaskis d’autrefois.
Fatoumata Touré, venue avec ses petits-enfants, le dit avec émotion : »acheter un mouton, ce n’est pas qu’un acte religieux. C’est une fête de famille. Une mémoire vivante. Chaque animal porte en lui une histoire ».
La Tabaski, ou Aïd-el-Kébir, commémore le geste de soumission du prophète Abraham, prêt à sacrifier son fils Ismaël en obéissance à Dieu. Pour chaque musulman ayant les moyens, l’acte de sacrifier un bélier sain est un devoir spirituel et un symbole de partage.
En Côte d’Ivoire, cette fête sera célébrée le vendredi 6 juin 2025. D’ici là, les marchés continueront de bruisser de voix, de bêlements, de négociations… et d’émotion.
(AIP)
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