Reportage Marcel N’Gbesso
Abengourou, 24 jan 2026 (AIP)- À Tano Albert Kouassikro, campement isolé à huit kilomètres de Niablé, dans la région de l’Indénié-Djuablin (Est de la Côte d’Ivoire), les cris et les gestes des enfants au travail ont laissé place aux rires et au froissement des pages. Jadis condamnés à fendre les cabosses et porter des paniers au cœur des plantations de cacao, des centaines de jeunes découvrent aujourd’hui les bancs de l’école. C’est ici que le pasteur de la Mission du corps vivant du Christ en action (MCVCA), Brou Ehouman Casmir Defidèle a implanté une école unique, offrant une alternative concrète au travail précoce, tout en impliquant les parents dans la scolarisation de leurs enfants. Depuis 2019, cette initiative, soutenue par l’ONG « C’est ça l’Amour », transforme des vies et redonne aux enfants une enfance longtemps confisquée.
Quand l’enfance se perdait dans les champs
Le campement de Tano Albert Kouassikro, autrefois, le théâtre d’une enfance confisquée. Enclavés, sans école accessible, les enfants de huit à quatorze ans passaient leurs journées à fendre les cabosses, porter des paniers ou aider leurs parents dans les plantations. Pour ces familles, souvent originaires de pays voisins, le travail des enfants n’était pas un choix, mais la seule alternative pour survivre. Ici, le cacao remplaçait les cahiers, le champ devenait la salle de classe, et l’apprentissage se mesurait à l’endurance des bras et des pieds.
En 2019, lors d’une mission d’évangélisation, le pasteur Brou découvre cette réalité. « Les enfants travaillent pieds nus, les mains couvertes de sève, sans connaître le goût de l’école », raconte-t-il. Confronté à cette situation, il comprend que sa mission ne peut se limiter à la parole, mais il doit agir.

Une école qui pousse entre les cacaoyers
Quelques semaines plus tard, l’école naît là où les enfants travaillaient. Entre les rangées de cacaoyers, des bancs remplacent les paniers de récolte. « Je ne voulais pas que l’école soit loin, alors je l’ai amenée jusqu’à eux ici dans les champs », explique le pasteur, précisant que l’objectif est d’offrir une éducation sans priver les parents de leur travail et transformer le destin des enfants.
Chaque matin, les élèves rejoignent la classe à l’ombre des arbres, tandis que leurs parents restent à proximité. Sur le lieu où résonnaient autrefois les coups de machette, les enfants apprennent à lire, écrire et compter. Pour la première fois, Mariam, neuf ans, écrit son prénom et Coffi, 10 ans, répond à la question « Que veux-tu devenir ? »
L’école a d’abord fonctionné à ciel ouvert, avec un tableau noir entre les cacaoyers et les élèves, parfois torse nu, portant des sacs de riz en guise de cartable. Trois enseignants assurent les six niveaux du primaire, chacun encadrant deux classes. Malgré des moyens modestes, l’école est devenue un repère pour la communauté et a enregistré un taux de réussite de 100 % au CEPE pour ses deux premières promotions.

Semer l’éducation, récolter l’avenir
En décembre 2025, un convoi de motos arrive sur la piste boueuse menant au campement, chargé de kits scolaires. La présidente de l’ONG « C’est ça l’Amour », Mme Tagro Grâce Dorothée, distribue sacs, cahiers, livres, stylos, uniformes et chaussures, ainsi que 15 tables-bancs et du ciment pour six nouvelles salles de classe. Les enfants, filles timides et garçons attentifs, reçoivent ces dons avec émerveillement.
Parents et cultivateurs interrompent leur travail pour assister à la cérémonie. « Quand mon fils lit, je me dis que la souffrance n’aura pas été vaine », confie une mère. Pour le pasteur Brou, cette action est « une grande visitation du Seigneur pour les enfants démunis, un véritable miracle pour cette communauté isolée ». Les enfants, dirigés par le directeur de l’école, chantent et expriment leur gratitude, tandis que la forêt résonne désormais de voix d’apprentissage et non plus de travail.
Une lutte innovante contre le travail des enfants
La solidarité soutient l’école : la cantine est assurée par trois couples locaux, et les enseignants parcourent chaque jour 16 km aller-retour à moto depuis Niablé, logés chez le pasteur et rémunérés 50 000 FCFA par mois. Dans un pays où le travail des enfants dans les plantations de cacao reste un défi majeur, cette approche originale répond à la complexité du problème avec pragmatisme.
« L’école des champs de Tano Albert Kouassikro ne condamne pas les parents. Elle les accompagne. Elle ne nie pas la pauvreté, elle la contourne avec dignité », résume le pasteur Brou. Sans moralisme ni culpabilisation, l’école propose une alternative adaptée au monde rural et s’impose comme un symbole local, voire national, de la lutte contre l’exploitation des enfants dans les plantations de cacao.

Aujourd’hui, le paysage sonore a changé. Fini les cris et les pas traînants des enfants au travail ; résonnent désormais les pages qui se tournent, les rires et les voix des élèves. Là où la houe dictait jadis le rythme de la vie, l’éducation prend désormais racine. Grâce à l’engagement du pasteur Brou, l’enfance reprend sa place et l’avenir des enfants se trace à l’encre du stylo. Au cœur de la forêt, une certitude a germé, plus forte que le cacao : l’éducation reste la récolte la plus durable.
(AIP)
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