Sassandra, 19 sept 2026 (AIP)- Dès les premières heures de la matinée, le débarcadère de Sassandra s’anime au rythme du retour des pirogues de pêche. Il est 6 h, jeudi 17 septembre 2026. Sur la berge, consommateurs, grossistes, démarcheurs et déchargeurs se pressent autour des embarcations qui regagnent la terre ferme après une nuit passée en mer. Pourtant, dans cette ville réputée pour son activité halieutique, l’abondance des débarquements ne garantit pas aux populations un accès facile à un poisson bon marché.
À peine les premières pirogues accostent-elles que les déchargeurs, souvent reconnaissables à leur imposante carrure, s’activent pour acheminer les prises vers le préau du débarcadère. Le ballet se déroule dans une ambiance bruyante, ponctuée de chansons diffusées pour accompagner le travail.
Les premiers servis sont les grossistes, principalement des femmes issues de la communauté ghanéenne installée dans la ville et fortement impliquée dans le commerce du poisson. Pour les petits consommateurs, il faut souvent passer par les démarcheurs, qui se disputent les cuvettes à la recherche des meilleures prises.
Dans cette organisation, le rapport de force semble davantage profiter aux acteurs du commerce qu’aux consommateurs. Le poisson est négocié rapidement et à des prix variables, en fonction notamment de la qualité et de la demande. Une contrainte apparemment banale complique parfois les transactions : l’absence de petites coupures. Les démarcheurs privilégient les clients disposant de liquidités immédiatement disponibles et rechignent à accepter les grosses coupures.
Selon plusieurs acteurs rencontrés sur place, les recettes quotidiennes des démarcheurs peuvent atteindre 20 000 FCFA lorsque l’activité est particulièrement soutenue. Sous couvert d’anonymat, certains affirment tirer l’essentiel de leurs revenus de cette activité et assurer ainsi les besoins de leurs familles.
Une production qui prend souvent le chemin d’Abidjan
Mais le paradoxe de Sassandra apparaît surtout dans la destination des prises. Hormis les harengs, communément appelés « magnes », écoulés en quantité sur le marché local, une partie importante des autres espèces serait acheminée vers Abidjan et d’autres grandes villes.
Des acteurs du secteur expliquent cette situation par le système de financement des pêcheurs par les grossistes. Ceux-ci avancent des ressources financières ou du matériel aux pêcheurs et récupèrent ensuite une partie de la production. Ce mécanisme contribue à orienter les prises vers les marchés où la demande et les débouchés sont plus importants.
Résultat : être dans une zone de production ne signifie pas nécessairement pouvoir acheter le poisson à bas prix. Les consommateurs rencontrés au débarcadère doivent composer avec des prix qu’ils jugent élevés au regard de la proximité de la ressource.
Les acteurs de la commercialisation contestent toutefois l’idée d’une fixation arbitraire des prix. Ils mettent notamment en avant le coût du matériel de pêche, les charges liées à l’activité et les taxes auxquelles ils sont soumis, notamment auprès des autorités coutumières.
Des circuits difficiles à contrôler
Au-delà des questions de prix et de destination des prises, les acteurs rencontrés évoquent également l’existence de pratiques qui compliquent la traçabilité du poisson vendu à Sassandra.
L’un d’eux affirme que tout le poisson commercialisé sur le marché local ne provient pas nécessairement directement des eaux maritimes ou du fleuve. Selon ce témoignage, des poissons conservés en chambre froide pourraient être présentés à certains consommateurs comme des produits fraîchement pêchés.
Cette affirmation, qui mérite d’être étayée par des contrôles et des vérifications, pose la question de la traçabilité et de l’information du consommateur dans une filière où plusieurs intermédiaires interviennent entre le débarquement et la vente.
Les acteurs évoquent également l’existence d’un circuit parallèle dont ils refusent de détailler le fonctionnement, par crainte, selon eux, de perdre leur place dans le dispositif commercial.
Le paradoxe des équipements modernes
Autre difficulté observée sur le terrain : les méthodes de transformation du poisson évoluent peu malgré l’existence d’équipements modernes au débarcadère.
Le fumage continue notamment d’être pratiqué dans certains cas à l’aide de fours fabriqués avec des matériaux artisanaux. Des acteurs du secteur expliquent cette persistance par le poids des habitudes et les difficultés d’appropriation des nouveaux équipements.
La conservation constitue également une préoccupation. Dans certains ménages et chez certains grossistes, les conditions de stockage et d’hygiène du poisson restent perfectibles, exposant la filière à des risques sanitaires et à des pertes de qualité.
À cela s’ajoute la période annuelle de repos biologique, qui suscite des inquiétudes chez certains acteurs dont les revenus dépendent directement de la pêche. Ceux-ci estiment que l’arrêt temporaire de l’activité pèse fortement sur leurs ressources, même si cette mesure vise à préserver les ressources halieutiques.
Quel avenir pour la pêche artisanale ?
A Sassandra, la pêche artisanale demeure ainsi un secteur économique important, mais confronté à plusieurs contraintes : accès au marché local, organisation de la commercialisation, coût des équipements, conservation, hygiène, transformation et respect des mesures de gestion des ressources.
La situation pose surtout une question : comment faire en sorte que l’activité bénéficie davantage à l’ensemble de la chaîne, du pêcheur au consommateur, tout en préservant durablement les ressources halieutiques ?
Pour les acteurs rencontrés, une réflexion associant pêcheurs, commerçants, consommateurs, autorités locales et services compétents pourrait permettre d’identifier des solutions adaptées. L’enjeu serait notamment de mieux organiser les circuits de commercialisation, renforcer la traçabilité, améliorer les conditions de conservation et favoriser l’utilisation effective des équipements modernes disponibles.
Sur le débarcadère de Sassandra, l’activité reprend chaque matin avec le retour des pirogues. Mais derrière l’animation et les poissons fraîchement débarqués se dessine un défi plus large : celui de faire de la production halieutique locale une véritable ressource accessible aux populations et durable pour ceux qui en vivent.
(AIP)
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