Abidjan, 28 oct 2026 (AIP) – Le cancer du sein, premier cancer chez la femme en Côte d’Ivoire, peut être guéri lorsqu’il est détecté précocement et pris en charge de manière appropriée. À l’occasion d’Octobre Rose, mois dédié à la sensibilisation à cette maladie, la directrice générale du Centre national d’oncologie médicale et de radiothérapie Alassane Ouattara (CNRAO), Pr Judith Didi-Kouko Coulibaly, exhorte les femmes à se faire dépister et à consulter sans tarder dès l’apparition de signes suspects. Dans cet entretien accordé à l’AIP, elle évoque les dispositifs de prise en charge des patientes, les progrès thérapeutiques ainsi que les mesures mises en œuvre par l’État pour faciliter l’accès aux soins.
Quel est l’état des lieux du cancer du sein en Côte d’Ivoire et quels sont les principaux défis à relever dans la lutte contre cette maladie ?
Le cancer du sein est le premier cancer de la femme en Côte d’Ivoire. Il occupe également la première place parmi l’ensemble des cancers diagnostiqués dans le pays, chez les femmes et les hommes confondus, devant le cancer de la prostate, selon les données de Globocan. Face à cette situation, des efforts importants ont été consentis par l’État, depuis la sensibilisation jusqu’au diagnostic, au traitement et au suivi des patients. Le Programme national de lutte contre le cancer, les organisations non gouvernementales regroupées au sein de la Coalition des organisations de lutte contre le cancer (COLCC), les établissements sanitaires et le CNRAO contribuent à cette mobilisation.
Le message essentiel est que le cancer du sein peut se guérir à deux conditions : qu’il soit découvert tôt et correctement traité. Pour cela, le dépistage est indispensable. Il ne faut pas attendre l’apparition des premiers symptômes pour consulter, car une personne peut être atteinte d’un cancer sans ressentir de signes particuliers. Depuis 2024, sur instruction du ministre de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle, Pierre Dimba, le CNRAO dispose d’un service de prévention et de dépistage fonctionnant tous les jours ouvrables, tout au long de l’année. Le dépistage ne doit donc pas se limiter aux campagnes d’Octobre Rose ou de Novembre Bleu.
Quelles sont les mesures prises pour rapprocher les services de dépistage et de traitement des populations ?
L’État a déployé des équipements de mammographie dans plusieurs établissements sanitaires, aussi bien à Abidjan qu’à l’intérieur du pays. Il a également permis l’acquisition d’un véhicule mobile de mammographie destiné à rapprocher les examens des populations et à faciliter l’accès aux résultats. En matière de traitement, les plateaux techniques ont été renforcés, notamment à travers la création de services de cancérologie dans les centres hospitaliers universitaires (CHU) et l’ouverture du CNRAO, un hôpital public exclusivement consacré à la prise en charge des personnes atteintes de cancer.
Inauguré le 18 décembre 2017 par le président de la République, le centre a accueilli ses premiers patients le 25 janvier 2018. Il dispose d’équipements de radiothérapie de dernière génération, notamment d’un scanner de simulation permettant de cibler précisément les zones à traiter tout en préservant autant que possible les tissus sains. Deux autres appareils dotés de la technologie 3D permettent d’améliorer la précision des soins. Le plateau technique continue de se moderniser, avec notamment l’acquisition d’un nouvel appareil de radiothérapie appelé Halcyon, dont l’installation est prévue au CNRAO. Ces équipements contribuent à améliorer la prise en charge des différents cancers, particulièrement ceux de la prostate et de la région de la tête et du cou. Ils traduisent également la volonté des autorités de renforcer les capacités nationales de lutte contre cette maladie.
Le coût des traitements demeure une préoccupation pour de nombreuses familles. Quelles dispositions sont prises pour éviter que les difficultés financières compromettent les soins ?
Au CNRAO, nous avons reçu des autorités une consigne ferme : aucun traitement ne doit être retardé pour des raisons financières. Les patients reçoivent leur facture, puisque nous sommes un hôpital public, mais des facilités de paiement leur sont proposées. Ils peuvent verser une partie de la somme disponible et régler le solde ultérieurement, par fractionnement. Les personnes qui rencontrent des difficultés particulières peuvent également être orientées vers l’assistante sociale. Au niveau national, une convention conclue entre l’État et le laboratoire Roche permet la gratuité des médicaments anticancéreux concernés pour les patients pris en charge dans les établissements publics.
Cette mesure est en vigueur depuis 2019. Le laboratoire consent une remise moyenne de 55 %, tandis que l’État prend en charge la différence. Certains médicaments dont le coût peut atteindre trois à quatre millions de FCFA sont ainsi accessibles gratuitement aux patients concernés. Le ministre Pierre Dimba vient également de signer une convention similaire avec le laboratoire AstraZeneca afin de permettre aux patients traités dans les hôpitaux publics de bénéficier gratuitement des médicaments anticancéreux concernés de ce laboratoire. Notre objectif est que chaque patient ait les mêmes chances de bénéficier des soins nécessaires, indépendamment de ses ressources financières. Nous remercions à cet égard les donateurs qui soutiennent les malades incapables de faire face à certaines dépenses.
Au-delà des traitements médicaux, comment le CNRAO accompagne-t-il les patients sur les plans psychologique, nutritionnel et social ?
La prise en charge du cancer ne se limite pas aux traitements médicaux. Cette maladie peut provoquer une souffrance psychologique, une perte d’estime de soi, une diminution de l’appétit, un amaigrissement ou encore des modifications physiques liées aux traitements. C’est pourquoi nous avons développé au CNRAO une approche d’oncologie intégrative, qui prend en compte la personne dans sa globalité. Notre unité de soins d’accompagnement propose notamment un soutien psychologique à travers des groupes de parole réunissant des patients, des psychologues et des médecins.
Des espaces similaires sont organisés pour les proches, qui ont eux aussi besoin d’exprimer leurs inquiétudes et leurs difficultés. Nous proposons également un accompagnement nutritionnel, encourageons la pratique régulière d’une activité physique adaptée et organisons, une fois par mois, un soutien spirituel ouvert aux différentes communautés religieuses. La socio-esthétique occupe aussi une place importante dans cet accompagnement, notamment pour les femmes confrontées aux changements physiques liés à la maladie et aux traitements. Grâce à la Fondation L’Oréal, le centre a bénéficié d’une cabine d’esthétique entièrement équipée, de produits et d’un appui financier initial.
L’État a ensuite pris le relais pour assurer la rémunération des esthéticiennes et l’approvisionnement en produits. Ces soins esthétiques sont gratuits lorsqu’ils sont réalisés dans cet hôpital public. Nous avons également organisé un atelier de dermo-esthétique autour du thème « Mon visage, ma marque », destiné à apprendre aux personnes touchées par le cancer des gestes de maquillage et des soins adaptés à leur situation. Par ailleurs, la Fondation SIFCA nous a accompagnés dans la mise en place du Centre de nutrition Dominique Ouattara du CNRAO, inauguré par la Première Dame. À travers ces actions, nous voulons rappeler que la vie ne s’arrête pas avec un cancer et que les patients ne doivent pas traverser seuls cette épreuve.
Quels sont les principaux facteurs de risque du cancer du sein ?
Il est important de distinguer un facteur de risque d’une cause directe. La présence d’un facteur de risque augmente la probabilité de développer une maladie, mais ne signifie pas qu’une personne en sera nécessairement atteinte. Pour le cancer du sein, l’âge constitue un facteur de risque important. Plus on avance en âge, plus le risque augmente. Les antécédents familiaux de cancer doivent également attirer l’attention et conduire à respecter les recommandations médicales en matière de surveillance.
Certains facteurs hormonaux et reproductifs sont aussi associés au risque, notamment des premières règles précoces, avant 12 ans, une ménopause tardive, après 55 ans, ou une première grossesse après 35 ans. Le fait de ne pas avoir eu d’enfant, d’avoir eu peu d’enfants ou encore l’obésité peuvent également intervenir dans le risque de développer la maladie. Il ne faut toutefois pas céder à la panique lorsqu’on présente un ou plusieurs de ces facteurs. L’essentiel est de se faire suivre par un professionnel de santé, de respecter les recommandations de dépistage et d’adopter des habitudes favorables à la santé. L’allaitement maternel est par ailleurs associé à une diminution du risque de cancer du sein. Les femmes qui souhaitent obtenir des conseils adaptés à leur situation peuvent se rapprocher de leur médecin ou d’une sage-femme.
À quel âge les femmes doivent-elles commencer le dépistage et quels sont les signes qui doivent les conduire à consulter ?
Le dépistage consiste à se faire examiner alors que l’on se sent en bonne santé. Il ne faut donc pas attendre d’avoir mal ou de constater une anomalie pour consulter. Dans les recommandations que nous diffusons au CNRAO, nous encourageons les femmes à apprendre à connaître leurs seins et à les observer régulièrement. À partir de 20 ans, elles peuvent pratiquer l’observation et la palpation des seins une fois par mois, idéalement sept à dix jours après les règles. Après la ménopause, elles peuvent choisir un jour fixe chaque mois.
Les sages-femmes et les médecins peuvent leur montrer les gestes appropriés. Nous recommandons également un examen clinique des seins par un professionnel de santé au moins une fois par an à partir de 20 ans. À ces mesures s’ajoute la mammographie de dépistage tous les deux ans à partir de 45 ans, selon les recommandations que nous appliquons au centre. Avant cet âge, une mammographie de dépistage n’est généralement pas indiquée, sauf situation particulière nécessitant une adaptation des recommandations médicales. Il faut toutefois distinguer le dépistage chez une personne qui ne présente aucun symptôme de l’examen diagnostique.
Lorsqu’une femme constate une boule, une douleur inhabituelle, une modification de la peau ou un écoulement du mamelon en dehors de l’allaitement, elle doit consulter sans attendre, quel que soit son âge. Le médecin décidera alors des examens nécessaires, notamment une échographie ou une mammographie selon la situation. Ces signes ne signifient pas automatiquement qu’il s’agit d’un cancer. Seul un bilan médical permet de déterminer leur origine. L’automédication et l’autodiagnostic ne remplacent jamais une consultation.
Quels résultats le CNRAO a-t-il enregistrés en matière de survie des patients atteints de cancer ?
Les résultats enregistrés montrent l’importance du diagnostic précoce et de la qualité de la prise en charge. En cancérologie, la guérison est généralement appréciée sur une longue période de surveillance sans rechute. Pour évaluer les résultats d’un dispositif de soins, les équipes médicales utilisent notamment les indicateurs de survie à trois ou cinq ans. Pour les patients suivis au CNRAO pour un cancer du sein, nos évaluations indiquent qu’après trois ans, le risque de décès avait diminué de 25 %.
Après cinq ans, 63 personnes sur 100 étaient encore en vie, contre 30 sur 100 avant l’ouverture du centre. Chez les patientes prises en charge précocement après un dépistage, cette proportion atteignait 85 sur 100. Pour le cancer du col de l’utérus, la survie à cinq ans atteignait 61 personnes sur 100, contre moins de 40 auparavant. Chez les patientes prises en charge précocement, le taux était de 88 %. Concernant le cancer de la prostate, les données nationales de la période 2005-2015 faisaient état de 55 personnes encore en vie sur 100 après cinq ans.
Pour les patients suivis au CNRAO depuis son ouverture, cette proportion atteignait 72 sur 100, et 93 sur 100 chez ceux dont le cancer avait été découvert précocement. Ces résultats soulignent l’intérêt du dépistage et d’une prise en charge adaptée. Ils nous encouragent à poursuivre les efforts de sensibilisation afin que davantage de personnes consultent avant l’apparition de signes avancés.
Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes dans le cadre d’Octobre Rose ?
Je voudrais dire aux femmes de ne pas avoir peur du dépistage et de ne pas attendre d’être malades pour consulter. Le cancer du sein peut se guérir lorsqu’il est découvert tôt et correctement traité. Lorsqu’un diagnostic est posé, il faut également éviter de céder au découragement, car les traitements et les possibilités d’accompagnement ont considérablement évolué.
Nous rendons grâce à Dieu et exprimons notre reconnaissance aux autorités ivoiriennes pour les investissements consentis dans la lutte contre le cancer, ainsi qu’à tous les professionnels de santé, aux associations et aux donateurs qui accompagnent les malades. Le CNRAO poursuit sa mission afin que les patients puissent bénéficier de soins adaptés, sans discrimination liée à leurs moyens financiers. Notre message est clair : les personnes atteintes de cancer ne sont pas seules. L’État de Côte d’Ivoire est à leurs côtés. Dans le cadre d’Octobre Rose, nous invitons donc chaque femme à faire du dépistage une habitude de santé, à consulter au moindre signe suspect et à encourager son entourage à adopter la même démarche. Le dépistage précoce peut sauver des vies.
(AIP)
bsp/cmas
(Coll: CICG)

