Abidjan, 22 mai 2028 (AIP)- Au cœur du Plateau, le quartier administratif et des affaires d’Abidjan, les gratte-ciel, les chantiers et les infrastructures modernes redessinent progressivement le visage de la commune. Mais derrière cette urbanisation accélérée, la municipalité tente de préserver une autre richesse devenue de plus en plus fragile : la biodiversité urbaine.
Entre bétonnage, réduction des espaces verts et hausse des températures, la commune veut désormais conjuguer modernisation et préservation écologique à travers son projet de « Smart City », démarré en 2021.
« Ce concept de Smart City désigne une ville connectée, inclusive et moderne, où les nouvelles technologies sont mises au service du développement durable. La ville qui se développe tout en préservant son environnement et sa biodiversité. Dans cette vision, la protection de l’environnement et la modernisation vont de pair », déclare la directrice de l’Environnement et du Cadre de vie de la mairie du Plateau, Dr Bénédicte Aka épouse Kablan.
Au cœur de cette stratégie, se trouve un vaste programme de végétalisation prévoyant la plantation de 10 000 arbres et la création d’îlots de fraîcheur dans cette commune qui accueille chaque jour près de deux millions de personnes.
Débuté en 2025, le programme de planting d’arbres est prévu s’achever en 2028. Le couvert arboré actuel comprend environ 2 600 arbres, répartis en 75 espèces issues de 48 familles végétales, dont certaines sont rares et vulnérables et nécessitent une protection particulière.
Le projet prend également en compte la préservation des chauves-souris, couramment appelées « Akpani », espèces emblématiques de la commune du Plateau.
Pour la biologiste de la conservation, Dr Sonia Kouadja, « la présence active des oiseaux et des chauves-souris dans la commune du Plateau est un excellent indicateur d’une biodiversité urbaine en bonne santé ».

Selon l’experte en ornithologie, ces espèces jouent un rôle essentiel dans l’équilibre écologique urbain. « Les chauves-souris sont considérées comme des espèces parapluies. Leur maintien prouve l’existence d’une chaîne trophique fonctionnelle », souligne-t-elle, précisant que ces animaux participent également à la pollinisation, à la dispersion des graines et à la régulation naturelle des insectes en milieu urbain.
Le projet de reboisement engagé par la mairie pourrait ainsi renforcer cet équilibre écologique. Le recensement de près de 2 600 arbres dans la commune et l’objectif d’en planter 10 000 supplémentaires permettront, selon les spécialistes, de créer de véritables corridors écologiques au sein du quartier des affaires.
Les chauves-souris qui peuplent le Plateau dorment principalement dans la commune, mais se nourrissent au Parc national du Banco, l’un des grands massifs forestiers de la capitale économique ivoirienne, avec une superficie de 3438 hectares.
Ainsi, la diversité des arbres permet d’assurer à la fois l’alimentation et les zones de repos des espèces. Cela traduit une bonne santé de la biodiversité urbaine.
« Le fait d’avoir une grande diversité d’arbres dans la commune et le projet d’atteindre 10 000 arbres constituent un élément important qui montre qu’il peut y avoir une bonne santé urbaine en matière de biodiversité », estime l’experte en gestion durable des ressources naturelles à l’ONG Initiatives pour le Développement communautaire et la conservation de la Forêt (IDEF), Dr Sonia Kouadja.
Mais la pression urbaine reste forte. L’experte alerte notamment sur les effets de l’urbanisation intensive, marquée par le bétonnage et la réduction progressive des espaces verts. « Les populations d’oiseaux et de petits mammifères se retrouvent isolées, ce qui réduit la diversité génétique et favorise la disparition des espèces rares au profit des espèces plus résistantes », avertit-elle.
S’y ajoute le phénomène des îlots de chaleur urbains. Le stockage de la chaleur par le béton et le bitume augmente fortement la température dans plusieurs zones du Plateau, accentuant le stress thermique aussi bien pour les populations que pour la faune.
Face à cette situation, la directrice de l’Environnement et du Cadre de vie de la mairie du Plateau, Dr Bénédicte Aka, souligne l’importance du programme de végétalisation engagé par la commune. « Notre objectif est de restaurer progressivement le couvert végétal de la commune du Plateau. Ces plantations contribueront à créer des îlots de fraîcheur et à améliorer durablement le cadre de vie des populations », explique-t-elle.
Selon elle, les effets bénéfiques des arbres sont déjà perceptibles dans certaines artères bordées de végétation, notamment autour de l’école Notre-Dame du Plateau, où la différence de température se fait ressentir.
À l’inverse, les zones dépourvues de couvert végétal restent particulièrement exposées à une forte chaleur. Pour la responsable de l’environnement au sein de la municipalité, le développement d’espaces ombragés le long des voies piétonnes permettra non seulement d’améliorer le confort des habitants, mais aussi de renforcer la lutte contre le changement climatique grâce au rôle des arbres dans l’absorption du dioxyde de carbone et la filtration de l’air. Elle estime enfin que « la modernisation de la commune du Plateau peut se faire tout en préservant la biodiversité ».
Cependant, Dr Aka reconnaît que la préservation de la biodiversité dans une commune en pleine mutation urbaine reste un défi majeur. Selon elle, l’un des principaux enjeux consiste à amener les promoteurs immobiliers et les architectes à intégrer les arbres existants dans leurs projets de construction.
« Très souvent, lorsqu’un chantier démarre, les arbres présents sur le site sont perçus comme des obstacles qu’il faut abattre. Pourtant, dans une démarche d’urbanisme durable, il faudrait plutôt chercher à préserver ces arbres et à adapter les projets autour d’eux », explique-t-elle.
L’expert en environnement de la municipalité indique également que certains abattages sont parfois autorisés, avec des mesures compensatoires imposées aux promoteurs. « En compensation, ces promoteurs offrent de jeunes plants. Un arbre abattu compensé par 50 jeunes plants. Mais un arbre centenaire détruit aujourd’hui ne peut pas être remplacé immédiatement », regrette-t-elle, traduisant ainsi la difficulté de concilier pression foncière, modernisation urbaine et préservation du patrimoine végétal du Plateau.
Pour répondre à ces défis, la commune mise aussi sur les outils numériques. Le patrimoine arboricole est désormais cartographié grâce au Système d’Information Géographique (SIG) et à l’application KoboCollect.

L’expert géomaticien et CEO du cabinet GSEF Expertise qui a développés ces outils numériques, Yeo Nahoua, explique que chaque arbre recensé dispose désormais d’une fiche numérique intégrant sa localisation, son âge, son état sanitaire et plusieurs caractéristiques techniques.
« Le SIG permet alors de visualiser les arbres sur des images satellites, aériennes ou issues de drones du Plateau. Chaque arbre est représenté par un point géographique auquel sont associées toutes ses caractéristiques », précise–t-il avant d’ajouter : « Cela nous permet de caractériser tous les arbres, puisque chacun a été géolocalisé, et d’avoir une vue globale du patrimoine arboricole recensé dans la commune. »
Ces données permettront à la mairie de mieux orienter les futures plantations dans les zones les plus exposées aux îlots de chaleur ou présentant un déficit de couverture végétale.
Dans les rues du Plateau, plusieurs usagers saluent cette dynamique environnementale tout en appelant à renforcer les efforts de protection.
Pour l’étudiant en Master de Physique à l’université Nangui-Abrogoua (Abidjan), Manchoudenin Pascal Soro, « la biodiversité du Plateau est à la fois précieuse et fragile ». Il estime que malgré la forte urbanisation, la commune conserve des éléments naturels importants comme la lagune Ébrié et certains espaces végétalisés qui participent à l’équilibre environnemental d’Abidjan.
Même constat pour l’ingénieur informaticien Stéphane Sahiri, qui observe toutefois une diminution progressive des arbres au profit des nouvelles infrastructures. « Quand nous étions plus jeunes, il y avait encore plus d’arbres qu’aujourd’hui », regrette-t-il, plaidant pour que les entreprises participant à l’urbanisation de la commune soient davantage associées aux efforts de reboisement.
Une vision partagée par Dr Bénédicte Aka, qui insiste sur l’implication des populations et du secteur privé dans la préservation du couvert végétal. Selon elle, les habitants ont été associés dès les premières opérations de plantation, notamment dans certains espaces publics et au niveau de la cité policière. « Nous voulons que les populations se sentent concernées par la protection de leur environnement. Les arbres plantés appartiennent à tous. Il est donc important que chacun participe à leur préservation », explique-t-elle.
Dr Aka rappelle que la commune du Plateau compte environ 7 200 habitants permanents, selon le dernier recensement de 2021, mais accueille quotidiennement près de deux millions de personnes. « Cela montre l’importance de créer un environnement urbain plus respirable et plus agréable pour tous ».

Face à l’intensité des activités économiques de cette cité des affaires, Dr Aka appelle aussi les entreprises, banques et administrations installées au Plateau à intégrer la végétalisation dans leurs politiques de responsabilité sociétale, notamment à travers des dons de plants et des actions de soutien aux programmes de reboisement de la commune
À travers ce programme de végétalisation, la mairie du Plateau tente ainsi de démontrer qu’une ville intelligente peut aussi rester une ville respirable, où modernité et biodiversité ne s’opposent pas forcément.
Reportage réalisé dans le cadre du Projet Afri’kibaaru 2 à l’occasion de la couverture de la Journée mondiale de la Biodiversité.
(AIP)
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