Abidjan, 22 mai 2026 (AIP)- À quelques jours de la Tabaski prévue le 27 mai 2026, l’effervescence gagne déjà les marchés à bétail d’Abidjan. Sous un soleil lourd, entre les bêlements continus des animaux, les appels des commerçants et les négociations menées à voix haute, le marché de mouton de Modeste, dans la commune de Grand-Bassam, vit au rythme des préparatifs de la grande fête musulmane.
Dans les allées du site, les enclos se remplissent progressivement. À côté des imposants béliers venus du Sahel, les moutons locaux attirent eux aussi les regards. Plus petits, plus trapus, mais solidement ancrés dans les habitudes rurales ivoiriennes, les Djallonké tentent cette année de séduire davantage de consommateurs.
Leur silhouette est facilement reconnaissable. Avec leur robe à poil ras, leur petite taille et leurs cornes torsadées chez les mâles, ces moutons adaptés aux zones tropicales humides sont réputés pour leur robustesse exceptionnelle. Résistants à plusieurs maladies locales, notamment à la trypanosomiase transmise par la mouche tsé-tsé, ils constituent depuis des décennies une richesse importante de l’élevage villageois ivoirien.
Autour des parcs, les clients observent attentivement les bêtes avant de faire leur choix. Certains évaluent le poids, d’autres scrutent la dentition ou palpent la musculature des animaux. Les discussions opposent souvent les moutons sahéliens, réputés plus grands et plus charnus, aux moutons locaux appréciés pour leur saveur authentique.
« Les fidèles recherchent généralement les gros béliers venus des pays voisins », explique Toé Seydou, vice-président de l’Union nationale des sociétés coopératives de marchands de bétail de Côte d’Ivoire (UNSCOOMABCI), également responsable du marché de Modeste et éleveur de moutons locaux.
Assis sous un hangar de fortune, le regard tourné vers ses animaux, il constate toutefois un intérêt grandissant pour la production nationale. « Beaucoup de clients viennent comparer. Certains commencent à comprendre que le mouton local a aussi ses qualités », souligne-t-il. Selon lui, les prix de ces moutons locaux varient cette année entre 80 000 et 200 000 francs CFA, en fonction de la taille, du poids et de l’origine des animaux.

Le défi de la souveraineté animale
Derrière l’animation des marchés se cache une question stratégique, celle de la dépendance de la Côte d’Ivoire vis-à-vis des importations de bétail. Pour satisfaire la forte demande liée à la Tabaski 2026, le pays a besoin d’environ 350 000 têtes de bétail, ovins et bovins confondus. Le district autonome d’Abidjan concentre à lui seul près de 120 000 têtes. Mais la production locale ne couvre encore qu’environ 25% des besoins nationaux, soit 87 500 têtes. Les 75% restants, représentant 262 500 animaux, proviennent principalement du Niger, du Mali et du Burkina Faso.
Face à cette réalité, le ministère des Ressources animales et halieutiques, conduit par Sidi Tiémoko Touré, multiplie les initiatives afin de promouvoir la consommation des moutons élevés sur le territoire national. Dans cette dynamique, des rencontres ont été organisées avec le Conseil suprême des imams, organisations et structures sunnites en Côte d’Ivoire (CODISS) et le Conseil supérieur des imams et des mosquées de Côte d’Ivoire (COSIM), respectivement les 11 mai à Abidjan et le 13 mai à Bingerville.
L’objectif est d’encourager les fidèles musulmans à privilégier les béliers issus de l’élevage ivoirien. Ces échanges visaient également à rassurer les populations sur la conformité religieuse des moutons locaux pour le sacrifice rituel de la Tabaski. Le président du COSIM, Cheick Aïma Ousmane Diakité, et le secrétaire exécutif du CODISS, Diarra Siaka, ont affirmé que les moutons élevés en Côte d’Ivoire peuvent parfaitement être utilisés pour le sacrifice, à condition qu’ils respectent les prescriptions islamiques, notamment l’âge minimum requis de six mois et le bon état sanitaire de l’animal.
« Sacrifier ivoirien », un message économique fort. Sur les marchés comme dans les campagnes, le message des autorités se veut clair : acheter local, c’est soutenir l’économie nationale. La secrétaire exécutive du Conseil national de lutte contre la vie chère (CNLVC), Dr Ranie-Didice Bah-Koné, mène ainsi une vaste campagne de sensibilisation aussi bien à Abidjan qu’à l’intérieur du pays.
Pour elle, l’enjeu dépasse largement le cadre de la fête religieuse. « Il s’agit de promouvoir nos moutons locaux et de montrer que l’élevage national se développe de mieux en mieux », fait-elle savoir. Le gouvernement entend ainsi valoriser toute une chaîne économique composée d’éleveurs, de commerçants, de convoyeurs et de transformateurs locaux. À travers cette promotion du mouton ivoirien, les autorités espèrent également renforcer progressivement la souveraineté alimentaire du pays et réduire sa dépendance aux importations sous-régionales.
Le Djallonké, une viande au goût du terroir
Au-delà de l’aspect économique, les défenseurs du mouton local mettent en avant ses qualités gustatives, largement reconnues par les consommateurs et les professionnels de la gastronomie ivoirienne. Lors de la rencontre avec le CODISS, le directeur de cabinet du ministre des Ressources animales et halieutiques, Assoumany Gouromenan, a indiqué que les moutons locaux sont « plus doux » que ceux importés.
Le mouton Djallonké doit notamment sa réputation à son mode d’élevage traditionnel. Généralement élevé en liberté ou en semi-liberté dans les villages, il se nourrit d’herbes naturelles, de fourrages verts et de végétation tropicale variée. Résultat, une viande au goût plus prononcé, parfois qualifiée de « viande de brousse » par les amateurs. Sa chair, plus ferme et plus dense, séduit particulièrement dans les sauces locales, les ragoûts et les longues cuissons.
Pour de nombreux consommateurs, le Djallonké reste imbattable dans les plats traditionnels ivoiriens comme la sauce graine ou la sauce claire, grâce à sa tenue à la cuisson et à la puissance de ses arômes. À l’inverse, les moutons sahéliens, plus gras et naturellement plus tendres, sont souvent privilégiés pour les grillades rapides, les braisés ou le choukouya. Dans les maquis et les foyers, le débat reste donc ouvert entre tendreté et authenticité.
Au marché de Modeste, dans la commune de Bassam, les négociations se poursuivent jusque tard dans la soirée. Les vendeurs ajustent les cordes des enclos, tandis que les acheteurs continuent de comparer les bêtes avec attention. Outre le parc à bétail de Modeste, les moutons locaux sont également visibles à l’hypermarché Carrefour de la Riviera (Cocody), à l’abattoir de Port-Bouët, à Adjamé ainsi que dans plusieurs autres marchés d’Abidjan et de l’intérieur du pays.
Cette année, le mouton local ne veut plus être perçu comme une simple alternative aux grands béliers sahéliens. Il revendique désormais une identité propre, un savoir-faire reconnu et une place de choix dans l’économie nationale. À travers la promotion du Djallonké, la Côte d’Ivoire entend également valoriser son patrimoine pastoral et encourager une consommation davantage ancrée dans les réalités locales.
Au-delà du sacrifice religieux, le choix du mouton devient ainsi un véritable acte économique. Pour de nombreux consommateurs, sacrifier un mouton élevé en Côte d’Ivoire apparaît désormais comme une manière de soutenir les éleveurs nationaux, de promouvoir le terroir ivoirien et de contribuer au développement d’une filière en pleine expansion.
(AIP)
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